Premier épisode: L'abbé Chénard arrive ! Deuxième épisode: Un intrus parmi les colons
Troisième épisode: Quand le diable est aux vaches Quatrième épisode: L'argent ne fait pas le bonheur
Cinquième épisode: Le revenant et le fantôme Sixième épisode: Des étrangers à la rescousse
Septième épisode: L'union fait la force Retour à: « Divers » Retour à: « Accueil »
PREMIER ÉPISODE: L’ABBÉ CHÉNARD ARRIVE !
Il est 15h27 en ce mardi 25 juillet 1922. Monsieur l’abbé Philippe Chénard, ayant à la main une simple petite valise en cuir brun, descend du train à la Station Picard en compagnie de quelques autres voyageurs qui se dispersent rapidement dans toutes les directions sauf celle où le curé doit se rendre. S’il avait vu quelqu’un aller vers le sud, il lui aurait peut-être, malgré sa récente et désagréable expérience, demandé de l’accompagner ou, mieux encore, de monter avec lui si une voiture l’attendait. Malheureusement, rien de cela. L’abbé Chénard regarde autour de lui. Quelques autres voyageurs attendent pour monter dans le prochain train, mais il trouve vraiment bizarre que personne ne soit là pour l’accueillir. Il est déjà venu ici, pour se familiariser avec les lieux, il y a quelques semaines à peine. Il s’en souvient parfaitement puisqu’il avait été dans l’obligation de parcourir à pied, sous un soleil de plomb et sur une distance d’au moins quatre milles, un sentier à peine carrossable pour une voiture à cheval. Qui plus est, il s’était écarté à quelques reprises parce qu’il y avait des embranchements à différents endroits et qu’il ne savait trop lequel prendre au moment d’en choisir un. Il s’apercevait assez rapidement de sa bévue car le sentier emprunté, probablement celui de bûcherons, devenait brusquement plus rude et il trébuchait plus facilement à travers les nombreuses fardoches. Après trois bourdes de la sorte alors que la sueur et le sang coulaient en abondance sur son visage, il devint mieux aguerri pour rester sur la bonne fourche. Durant de longues heures, il avait donc marché plusieurs milles, quelques-uns en trop. Presque à la fin de son parcours, il avait vu, plus précisément au coin du Rang Deux, comme les colons appelaient ce lieu à l’époque, des camps de toutes sortes, mais pas de gens. Il s’était dit qu’ils devaient être dans les camps ou dans les forêts en train de travailler. Il avait quand même trouvé cela étrange, comme la situation d’aujourd’hui d’ailleurs : personne n’est là pour l’amener dans sa nouvelle paroisse. L’abbé Chénard marche nonchalamment en réfléchissant, convaincu qu’on l’a carrément oublié. Puis, il décide de s’asseoir sur une caisse de bois vide, sûrement laissée là par un marchand parce que sa charrette ou sa voiture était déjà à son comble. Plus ou moins bien installé, le curé rumine encore sa mésaventure du début juillet.
L’abbé Chénard avait terminé sa folle expédition au coin du Rang Quatre de sa nouvelle paroisse. Du reste, ses pieds étaient tellement en sang qu’il ne pouvait pratiquement plus marcher. Il est jeune, il aura ses 31 ans au début d’octobre, mais il n’a pas été entraîné à ce genre d’excursion et, même s’il l’avait été, il est assez frêle, n’ayant pas les capacités physiques des autres hommes de son âge. Cette fois-ci, il n’allait certainement pas répéter la même idiotie : il allait attendre tout bonnement quelques minutes que quelqu’un vienne le chercher ou il s’en retournerait par un autre train. « Ne serait-ce pas d’ailleurs la meilleure chose à faire ? » envisage-t-il. Certes, il veut venir participer à la colonisation de ce nouveau territoire : « Pourtant, si la Providence en décide autrement, que puis-je bien y faire moi, humble serviteur ? » Oui, la dernière fois, il avait bien cru qu’il ne pourrait jamais remarcher tellement ses pieds l’avaient fait souffrir. Toujours assis sur la caisse, il repense aux deux hommes qui l’avaient intercepté au coin du Rang Quatre. « Comment s’appellent déjà ces frères ? Les Boucher, c’est ça. Pierre dit « Pit » et Alexis Boucher », le curé se souvient maintenant de leurs prénoms. Deux colons qui semblaient forts, courageux et vaillants. « Mais lui, ce pauvre abbé Chénard, est-il de cette catégorie ? A-t-il la force de mener à bien les désirs du Seigneur à travers cette contrée sauvage ? » se demande-t-il encore. Parfois, il en doute sérieusement. Il évoque toujours sa malencontreuse aventure. Un individu s’était vite joint aux frères Boucher, un autre homme fort dans la jeune vingtaine. Wilfrid Lemieux qu’il s’appelle. Totalement épuisé alors, l’abbé Chénard avait subitement titubé devant les trois colons et s’était affalé de tout son long, emmêlé dans sa soutane, la face contre le sol rocailleux de sa nouvelle paroisse. Il avait senti deux mains puissantes, celles de « Pit » Boucher, l’agripper et le soulever dans ses bras aussi aisément que s’il avait été une poupée de guenilles. Après avoir fait quelques pas avec son nouveau curé contre lui, l’ami « Pit » l’avait délicatement déposé sur une grosse pierre où il avait pu s’asseoir, s’étirer les jambes et masser ses pieds en sang.
– Ça n’a pas de bon sens monsieur le curé, avait alors dit le frère de l’autre, Alexis. Vous ne pouvez pas continuer comme ça… Vous êtes en sang de partout ! Votre visage a été déchiré par les branches, vos pieds sont en sang et ne peuvent plus vous supporter.
L’abbé Chénard s’était mis à pleurer, doucement, très doucement. Les trois hommes n’avaient su que faire. « Fallait-il l’accompagner au village ou serait-il plus sage de le ramener à la gare ? » se questionnaient-ils discrètement pendant que le curé reprenait ses esprits.
– Même si on vous ramène au village chez les Dubord, on ne pourra pas vous soigner, il n’y a pas de docteur icitte… commença par dire Wilfrid.
– Ouais, continua « Pit », la meilleure chose à faire est de vous ramener à la gare et de vous en retourner en ville…
– Allez vous soigner, acheva Alexis. Quand vous serez complètement remis, vous reviendrez et on ira vous chercher à Picard. Ne faites plus jamais ce chemin à pied, vous n’êtes pas assez habitué à ces bois sauvages…
– Je vais chercher les chevaux, lança « Pit » – les deux frères étaient en train de travailler sur un lot voisin lorsqu’ils avaient vu le curé déambuler péniblement sur le petit sentier raboteux. Je vais vous reconduire à la gare, reprit « Pit », il est encore temps de prendre le train de soirée. Tu me passes une voiture Wilfrid ? Ce dernier avait bien entendu accepté.
L’abbé Chénard n’avait pas prononcé un mot pendant que les trois gentils colons s’étaient occupés de lui. Il avait eu envie de leur dire : « Non, je ne reviendrai pas ! », mais il s’en était abstenu. Il ne fallait pas ébranler leur foi. Sans façon, il acquiesça du bonnet, secoua un peu sa soutane, essaya de se relever, mais retomba assis sur la grosse pierre.
– Restez là ! je vais chercher les chevaux… répéta « Pit ».
Et les trois colons avaient installé l’abbé Chénard aussi confortablement que possible dans la voiture de Wilfrid, attelée aux chevaux de « Pit ». Ces derniers semblaient épuisés par leur journée de travail, mais « ce ne sera qu’une balade pour eux que d’aller à Picard » souligna « Pit » au curé avec un brin de fierté dans la voix. L’abbé Chénard s’en était retourné à la Station Picard, puis à Québec pour une courte période de convalescence. Il avait secrètement souhaité retourner à sa fonction de vicaire à Saint-Pamphile, mais l’Appel du Seigneur avait été puissant pendant ce moment de repos forcé, il ne pouvait pas Le contrarier, c’était Sa volonté. Il avait donc décidé de revenir dans le Canton Chabot, peu importe que son physique le soutienne ou non. Mais là, il est encore assis sur cette grossière caisse et il ne sait quelle décision prendre. « Encore cinq minutes et je repartirai par un autre train… » se dit-il tout en se remémorant sa dernière conversation avec Monseigneur Bégin, quelques jours plus tôt.
– Vous allez mieux Philippe ? Votre premier contact avec votre nouvel environnement a été assez difficile, mais c’est juste une question d’adaptation, vous allez vite vous y faire mon cher ! Il y a dans le Canton Chabot une vingtaine de familles qui attendent impatiemment votre présence pour mener à bien la destinée de notre nouvelle Mission. Vous savez, ce sont des gens chaleureux, vaillants, de fiers colons, mais sans un bon Guide, ils ne pourront résister bien longtemps…
– Peut-être… avait répondu laconiquement l’abbé Chénard. Un « peut-être » pouvant être perçu sur le ton du bon sens ou du doute selon la réception de l’interlocuteur. Son Éminence Bégin, notant visiblement la grisaille apparente sur le visage du jeune curé, semblait avoir penché pour la deuxième option, celle de l’incertitude.
– Allons, allons Philippe, secouez-vous ! avait grondé l’évêque. Je peux comprendre que c’est votre première véritable cure et que vous avez peut-être la santé un peu fragile, mais la nature vous remettra en pleine forme. Et puis, votre cousin David est curé de la paroisse voisine, Saint-Éleuthère. Je suis certain que si vous avez besoin de quoi que ce soit, de denrées ou de conseils, il sera content de pouvoir vous aider. Partez confiant, vous savez bien que le Seigneur vous accompagnera !
Si l’abbé Chénard est certain d’une chose, c’est bien ça : « le Seigneur est toujours avec moi, aucun doute là-dessus ». Cela l’avait réconforté d’y penser à ce moment. Comme il était peu bavard de nature, il avait posément répondu :
– Soit, je partirai en début de semaine prochaine, probablement mardi le 25…
Et nous sommes justement le 25 juillet en fin d’après-midi, il est arrivé à la Station Picard et personne n’est venu le chercher. L’abbé Chénard se souvient pleinement du sage conseil d’Alexis Boucher : « Ne faites plus jamais ce chemin à pied… »
« Le Seigneur a-t-il choisi autre chose pour moi ? » s’interroge-t-il encore. Aucune réponse, aucune petite voix intérieure. Il doit, semble-t-il, prendre la décision lui-même. C’est ce qu’il fait : « Je m’en retourne ! ». Sur ce, il se lève de la caisse, saisit sa petite valise et se dirige vers la gare afin de prendre un billet pour La Pocatière. À peine a-t-il marché quelques pas qu’une grosse voix monte derrière lui :
– Hé monsieur ! Vous êtes l’abbé Chénard ?
Le curé se retourne immédiatement, interloqué. Un homme à forte carrure, d’un certain âge, trottine derrière lui. En retrait, deux chevaux bruns sont attelés à une voiture et se désaltèrent à même deux seaux d’eau. « Possiblement ceux du bonhomme » pense l’abbé Chénard, pressentant bien désormais le vrai Projet du Seigneur.
– Oui, qu’y a-t-il ? demande le curé en dévisageant l’homme des pieds à la tête. Son large sourire, sous sa moustache touffue, semble indiquer qu’il est un bon vivant.
– S’cusez mon retard, je suis venu vous chercher… Belloni Dubord, à votre service ! Je vous amène chez les plus gentils colons que vous n’ayez jamais connus ! Vous n’avez que cette petite valise comme bagages ?
L’abbé Chénard penche la tête. C’est sa manière de dire « oui ».
– Montez dans la voiture monsieur le curé si vous ne voulez pas passer en dessous de la table ! La femme de mon fils a des principes vous savez ! Nous devons nous dépêcher… Sérieusement, la vraie raison, c’est que les journées commencent déjà à raccourcir, qu’on a quand même sept milles à se taper et que mes chevaux n’ont pas de fanaux au museau ! s’esclaffe Belloni Dubord en montant aussitôt dans la voiture.
L’abbé Chénard, lui, n’a pas envie de rire du tout. C’est un peu à contrecoeur qu’il dépose sa valise au fond de la voiture et qu’il y monte. Il n’est pas sitôt installé que Belloni ordonne :
– Allez, hue Brandy! Hue Sunday !
Une fois la voiture en branle, le nouveau desservant demeure imperturbable, affichant néanmoins un petit sourire pointu du coin des lèvres. Un rictus artificiel signifiant simplement qu’il n’en revient pas de l’imagination de certains quand vient le temps de baptiser leurs animaux. Il risque un dernier coup d’œil derrière lui en direction de la gare, « c’en est fini de la ville », se dit-il. Il en est plus que persuadé maintenant.
D’ordinaire, l’abbé Chénard aime mieux méditer que jaser et aujourd’hui peut-être encore plus ; ce n’est pas tous les jours qu’on voit sa vie être ainsi bouleversée. Pendant le trajet, le curé cause donc peu, se contentant d’hocher la tête et de répondre un petit « oui » ou un petit « non » lorsqu’il le faut vraiment parce que le moulin à paroles qui lui sert de cocher ne cesse jamais de s’activer. Le commerçant, puisque Belloni Dubord en est un de toutes sortes, ne se décourage pas devant le silence inquiétant du curé. Il ose faire plusieurs remarques, indiquant qu’un tel colon sur leur itinéraire reste ici et un autre là, mais l’abbé Chénard ne se manifeste à peu près jamais. Belloni n’insiste pas trop, mais il se dit : « Essayons autre chose… » Il lui parle alors de lui, de sa belle Delvina, sa femme, de ses enfants devenus adultes, mais rien ne semble inciter ce curé à discuter. « La belle affaire ! » pense encore le commerçant.
Après quelques milles, l’abbé Chénard reconnaît l’endroit exact, au coin du Rang Quatre, où il avait été obligé de s'immobiliser la première fois et même la fameuse pierre qui lui avait servi de chaise de repos. « Tiens, il y a de l’activité cette fois ! » observe-t-il sans prononcer une seule parole. En effet, plusieurs colons se sont réunis pour lui envoyer la main en avant d’un petit camp. C’est celui de Wilfrid Lemieux. Il le sait car ce dernier l’avait pointé du doigt lors de leur rencontre précédente – tandis que le curé gisait dans la voiture et que « Pit » allait bientôt ordonner aux chevaux d’avancer – en lui débitant d’un trait plusieurs renseignements sur les Lemieux. Wilfrid avait souligné qu’il habitait là avec son frère Mastaï, qui était de passage pour travailler, mais qui résidait à Sainte-Hélène. L’abbé Chénard est aussi natif de cette paroisse, mais curieusement ou non, il ne connaît pas du tout Mastaï Lemieux ; peut-être parce qu’il est parti depuis plusieurs années à cause de ses études en théologie et de sa charge de professeur à La Pocatière peu après. Un autre frère Lemieux, Exélius celui-là, se rappelle encore l’abbé Chénard, habite au pied de la côte avant le camp de Wilfrid – mais il n’avait pas remarqué en passant, même si assez visible du sentier, le camp ou la maison d’Exélius, ni lors du voyage précédent, ni cette fois – avec sa femme Odette et quelques enfants. Malgré les souffrances de son premier périple, l’abbé Chénard se souvient de tout cela. Ce curé ne parle peut-être pas beaucoup, mais il a une de ces mémoires… Il lève la main pour saluer les colons, qui semblent n’attendre que ce signe pour l’acclamer et l’applaudir tandis que Belloni ne fait rien pour ralentir l’allure de ses chevaux, au contraire même, il les pousse à aller plus rapidement.
– On arrive, on arrive monsieur le curé ! Juste quelques petits milles ! s’exclame Belloni avec son large sourire habituel.
Une demi-heure plus tard, les chevaux s’arrêtent devant une grande maison au cœur de ce qui semble être le village des colons. Il n’est plus question de camp, mais d’une maison. « Enfin ! » se dit le curé, un peu soulagé.
– Vous allez coucher chez mon fils Olivier pour quelques semaines en attendant qu’on construise votre presbytère monsieur le curé. Vous voyez là-haut ? dit Belloni en pointant l’index vers une colline fortement boisée en face de ce qui tenait lieu de magasin général – en fait, la résidence d’Olivier Dubord et d’Hénédine Hébert. Eh bien ! repartit Belloni, c’est là qu’on veut construire votre presbytère, comme ça vous aurez une belle vue sur le village et sur tous les colons qui passent. On a même pensé au lieu de votre future chapelle… Elle pourrait être bâtie juste à côté du magasin d’Olivier… Qu’en pensez-vous ? Évidemment, le curé demeure muet. Il se contente de prendre sa valise et de descendre, les jambes tremblotantes. Le commerçant demeure pour sa part dans la voiture en expliquant :
– Je ne reste pas icitte… Je demeure à peu près à un mille plus à l’est du Rang Six, mais on se reverra sûrement prochainement ! Sur ces dernières paroles, il signifie à Brandy et à Sunday qu’il est temps de partir. Un dernier signe de la main tandis que l’abbé Chénard grimpe les premières marches de la maison d’une autre famille Dubord. Surprise ! le curé répond à son salut et le remercie, ce qui fait esquisser un autre chaleureux sourire à l’ami Belloni.
Une fois à l’intérieur, l’abbé Chénard se rend vite compte comment le couple est accueillant. Olivier, qui est à la fois jobber, marchand, postier et même aubergiste, l’invite à la table tandis que Hénédine lui sert un savoureux ragoût de pattes de cochon. Il avale avec délices tout ce qu’il y a dans son assiette. « Quelle excellente cuisinière ! Je ne me souviens pas avoir mangé meilleur ragoût…» songe-t-il. Il est petit l’abbé Chénard, mais il a un bon appétit. Après le succulent dessert et quelques formules de politesse, il leur demande sa chambre car « il doit aller se reposer », prétexte-t-il.
Une fois la porte refermée, il plaque ses deux mains contre son visage et commence à sangloter silencieusement en se répétant intérieurement : « Mon Dieu, je ne resterai pas ici. Mon Dieu, je ne resterai pas ici. Je ne peux pas… Je ne peux pas… C’est au-dessus de mes forces… Mon Dieu, je ne resterai pas ici, je ne peux pas… Je veux repartir demain… » Soudainement, alors qu’il s’apprête à ouvrir sa valise pour sortir son bréviaire, quelqu’un frappe délicatement à sa porte. C’est Hénédine :
– Monsieur le curé, une dame qui vient de loin, du creux du Rang Quatre, est en bas et veut absolument vous voir…
L’abbé Chénard ne sait quoi répondre, il se sent si las. Et puis, il pense à ceci : « Qu’est-ce que ça va donner ? Je m’en retourne demain… » Il se surprend quand même à dire :
– Faites-la monter, je suis trop fatigué pour descendre.
Quelques minutes plus tard, une belle dame, dans la jeune trentaine, se tient dans l’embrasure de sa porte. Elle a du charme, mais quelque chose de particulier se dégage d’elle. Ses yeux… Un regard lumineux comme en a rarement vu le curé Chénard. Des étincelles qui vous donnent le goût de vivre même quand vous êtes à moitié mort. « C’est ça ! Sans le savoir, elle vient de me transmettre quelque chose… » L’abbé Chénard vient de réaliser ce qui l’a d’abord intrigué chez cette dame. Il ne la connaît pas du tout, mais Dieu sait pour quelle raison, cette femme vient de lui insuffler une source d’espoir. Cela ne dure que le temps d’y penser, mais c’est quand même assez long pour la jolie dame, qui semble devenue gênée de se faire contempler ainsi. Elle tient un paquet sous son bras, mais hésite à franchir le seuil de la chambre. Elle reste où elle est et parle la première :
– Bonjour monsieur le curé… On nous avait dit qu’un nouveau prêtre arriverait bientôt, mais j’étais bien loin de me douter que vous étiez aussi jeune… On dirait Jésus en personne ! Que vous êtes admirable monsieur le curé de venir aider de pauvres colons comme nous ! Il y a tant de chaleur chez vous…
Elle s’arrête un moment devant la surprise qui se peint sur le visage de l’abbé. Comme il ne répond pas, elle reprend aussitôt :
– Je me nomme Amanda… Amanda Langlais. Mon nom de jeune fille est Michaud et je suis l’épouse de Polydore Langlais du Rang Quatre Est. Nous avons déjà plusieurs enfants et nous sommes tellement contents d’avoir maintenant quelqu’un dans la paroisse qui saura les guider sur la bonne voie. Mes voisines et moi, nous avons préparé quelque chose pour vous afin de vous souhaiter la bienvenue…
Amanda ouvre le paquet. Il y a trois tartes, leur odeur est appétissante et l’abbé Chénard devine immédiatement qu’elles sont à la farlouche, son dessert favori. Un bombardement de questions passe à travers son esprit : « Comment ces bonnes dames ont-elles deviné ? Est-ce un signe de Dieu ? Et pourquoi m’a-t-elle comparé à Jésus… Elle ne l’a jamais vu, pas plus que moi, à moins que… »
L’abbé Chénard la remercie sans même remuer les lèvres, le signe de croix qu’il fait dans sa direction semble vouloir tout dire. Amanda n’a même pas entendu une seule parole du prêtre, mais elle n’en a pas besoin, la seule confiance qu’il lui a inspirée dépasse tous les mots qu’il aurait bien pu prononcer. Elle le salue aimablement et explique brièvement, avant de s’en retourner, que son époux est en train de faire les commissions en bas.
Peu après, l’abbé Chénard tente, tant bien que mal, de faire la lecture quotidienne dans son bréviaire. Les yeux brillants de cette dame Langlais, ce regard rempli d’espoir qui ne peut laisser personne indifférent, le souvenir du court moment de cette rencontre magique, viennent toujours interrompre sa concentration. Même à l’instant de méditer, il n’y parvient pas. De toute sa vie de prêtre, jamais cela ne lui est arrivé. Il ne peut répondre à cette constatation et il n’aime pas ça. Il abandonne, se dévêtit et demeure en combinaisons, qu’il porte été comme hiver, avant de soulever le fin drap d’été pour s’allonger. Il fait chaud, mais il ramène quand même le drap sur lui. Après une courte prière, il repense à la journée qu’il vient de vivre et à tout ce qui a précédé. « Je dois dormir maintenant… » se dit-il tout en sachant pertinemment, pour plusieurs raisons, que le sommeil tarderait à venir. D’abord, il y a ces chevaux qui ne cessent de hennir dans l’étable attenante, mais surtout il y a la vision de la visite de cette femme qui revient inlassablement le hanter. Incontestablement, cette rencontre a enflammé un petit brasier en lui, qu’il aurait été bien en peine de découvrir sans ce regard de la dame pour l’embraser. Il essaie de s’endormir, mais tant de pensées se relaient en lui pour l’en empêcher : « Il y a décidément quelque chose qui m’échappe un peu, mais quoi au juste ? Ai-je injustement pris ces colons pour des sauvages ? Des gens incapables de toutes démonstrations humaines ? Dépourvus de toutes émotions ? Dans le souci de mon petit confort, ai-je péché et négligé le vrai sens de ma Mission ? Ce qu’ils veulent, est-ce juste un peu d’espoir ? Si c’est ça, je suis en mesure de les aider… La dame Langlais en a, Belloni aussi, de même que son fils et sa bru, les Boucher et Wilfrid, analyse maintenant l’abbé, mais cet espoir ne se reflète pas de la même façon de l’un à l’autre. À moi de trouver comment mieux les rassembler, les unir et c’est en Dieu que je trouverai la solution… » Cette nouvelle approche va-t-elle l’inciter à changer son plan de s’en aller dès le lendemain ? L’abbé Chénard n’en est pas encore tout à fait convaincu, mais il commence à croire qu’il va rester et, étonnamment, cette idée le réconforte, lui plaît même. Avant de finalement céder à un sommeil profond, la toute dernière pensée de l’abbé Chénard en ce 25 juillet 1922 est sous forme de supplication : « Mon Dieu, pardonnez-moi et conseillez-moi… ».
DEUXIÈME ÉPISODE: UN INTRUS PARMI LES COLONS
PROLOGUE
L’abbé Philippe Chénard était resté et depuis lors, bien des événements s’étaient déroulés sur le territoire du Canton Chabot. Il y avait d’abord eu, le lendemain de son arrivée, la première messe de l’histoire au camp des Morin (François et Louis), à l’intérieur duquel une quinzaine de témoins avaient assisté à la cérémonie, qui coïncidait avec la fête de la Bonne sainte Anne, et plus encore de personnes étaient restées à l’extérieur puisque le camp n’était grand que de seize par dix-huit pieds. Peu après, avec le concours des frères Exélius et Wilfrid Lemieux, qui sciaient le bois nécessaire à leur moulin du Rang Quatre, de nombreuses corvées avaient été organisées entre les colons pour la construction de plusieurs bâtiments importants : la chapelle, qui aura sa propre classe en ses murs, le presbytère – ces deux bâtisses se dressant aux endroits précis désignés par Belloni Dubord à l’abbé Chénard quelques semaines plus tôt, lors de son tout premier contact avec sa nouvelle paroisse – et une école au Rang Quatre Est. À la fin de l’année 1922, même si les travaux n’étaient pas complètement achevés, tous ces bâtiments étaient désormais fonctionnels. L’abbé Chénard avait quitté la famille d’Olivier Dubord qui, du reste, avait vendu sa propriété à Ernest Gagnon, qui en fit lui-même un véritable magasin général en un rien de temps. Olivier et les siens s’étaient alors installés au Rang Six Ouest, à proximité du camp de ses beaux-parents, Elzéar Hébert et Alice Gagnon. De même, Belloni Dubord – on découvrira ce qu’il est devenu plus tard – avait vendu une maisonnette, ayant jadis appartenu à son fils Olivier, à Thaddée Mercier qui, tout aussi rapidement que son beau-frère Ernest Gagnon, la transforma en une boutique de forge tandis que les membres de la famille Mercier vivaient à l’étage supérieur. Ainsi, deux nouvelles familles s’étaient jointes à la vingtaine déjà en place sur la superficie du Canton Chabot. Depuis le 11 novembre précédent, l’abbé Chénard habitait donc la cuisine de vingt pieds carrés de son presbytère à deux étages, dont la construction serait terminée plus tard. Dans les pensées de ce premier desservant de la Mission, il n’y avait pas urgence de ce côté, du moment qu’il avait un toit sur la tête, qu’il pouvait agir librement et, à l’occasion, récupérer de ses longues journées. Et du repos, il en avait besoin car il était obligé de voir à tout malgré la belle participation des colons. Il devait, entre autres, superviser les travaux du chemin commençant au nord du Rang Deux jusqu’au coin du village, organiser les classes scolaires, planifier différents services essentiels, visiter les chantiers et s’adonner à bien d’autres tâches encore, mais plus que tout, il devait entretenir l’espoir et la foi au cœur de ses braves colons. Il avait quand même bien réussi et, sans aucune vanité de sa part, il en était assez fier lorsqu’il y réfléchissait. D’ailleurs, il sentait l’omniprésence du Seigneur autour de lui vu que tout avançait rondement. Le 4 décembre, quelques semaines après avoir emménagé dans la cuisine de son presbytère, l’abbé Chénard avait célébré la première messe de l’histoire à la chapelle de soixante-deux par quarante-deux pieds. Puis, le 13 décembre suivant, après plusieurs tergiversations quant au choix du nom de la paroisse, Saint-Robert, Sainte-Anne et Saint-Athanase étant principalement au centre des débats entre le prêtre et ses colons, Monseigneur Bégin tranchait en faveur de la dernière possibilité et confirmait saint Athanase comme « Patron-protecteur » du Canton Chabot. Somme toute, plusieurs autres choses étaient survenues, heureuses et malheureuses, prévues et imprévues, depuis la promenade en voiture à chevaux de l’abbé Chénard avec Belloni Dubord entre la Station Picard et le village des colons, mais l’essentiel a été souligné. Les mois, puisque presque huit faisaient déjà partie du passé, s’étaient succédés à un tel rythme que l’abbé Chénard avait de la difficulté à en tenir le compte. Entre les instants marquant ses hésitations du début et sa décision finale de mener à bien sa Mission, il ne lui en restait plus qu’un vague souvenir, mais les images de ses valeureux colons, les visages remplis d’espoir, les âmes transportées par une même foi, demeuraient elles, continuellement dans ses pensées pour devenir une source perpétuelle de motivation en dépit de toutes les embûches que le pauvre curé avait pu rencontrer.
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19 mars 1923. Assis à la petite table de la cuisine de son presbytère à moitié achevé, l’abbé Philippe Chénard est en train de fermer le mois financier de février afin d’en expédier une copie par courrier à l’évêché. Non pas qu’il a négligé cette tâche, mais plutôt parce qu’il craint de voir la colonne des dépenses excéder largement celle des revenus. Certes, les colons ont été très généreux, mais ils ne sont pas plus riches que lui. Tout de même, ils lui ont offert une quantité incroyable de bois, de foin pour le cheval que lui a donné Louis Lessard, un colon de la côte du village, et de denrées conservables, mais cela n’entre pas dans le petit coffre-fort que lui a fourni le clergé, pas plus que ces choses ne sont monnayables pour payer le lot de factures qui s’amassent devant lui. Certains, ceux qui le pouvaient, ont payé leurs dîmes, mais ces quelques dizaines de piastres ont fondu depuis belle lurette. Les sommes importantes d’argent, quelques milliers de piastres, que lui a octroyées l’évêché, jumelées à celles provenant des différents prêts, se sont aussi volatilisées afin de construire les bâtiments essentiels, de se procurer des accessoires pour placer à l’intérieur ou d’acheter d’autres choses indispensables. L’argent du gouvernement, plus spécifiquement celui du Ministère de la colonisation, a aussi disparu : les chemins coûtent chers à ouvrir et il faut bien payer un peu les employés. Bref, même s’il n’y est pas attaché le moindrement, l’argent devient rare et l’abbé Chénard n’aime pas ça. « Que va penser Monseigneur Bégin de ce triste bilan ? » médite le curé en hésitant dans le choix de la colonne qu’il faut prendre pour commencer ses additions. Toutefois, la vraie raison de ce retard dans sa comptabilité, le reste n’étant que des prétextes pour se faire des excuses à lui-même, a été le manque de temps. Tout va simplement trop vite.
Encore ce matin, il y a quelques heures à peine, il a officié les funérailles d’une fillette de sept mois, celle d’Elzéar-Amédée Thibault et d’Eugénie Morin, décédée pendant la fin de semaine d’une maladie inconnue de l’estomac, semble-t-il. « Et ce cimetière provisoire qui n’est pas à la porte… Dans la côte du village parce qu’on n’a pas prévu qu’il y aurait tant de morts pendant la période froide. Ça n’a pas de bon sens qu’il soit si loin de la chapelle, dans une côte en plus. Une autre chose qu’il faudra repenser… » songe encore l’abbé Chénard en poussant un profond soupir. Déjà le cinquième enfant à être enterré dans ce cimetière depuis le mois de septembre. Il y avait eu le jeune fils de cinq mois de Joseph « Pit » Lafrance et d’Anna Morin, un enfant mort-né chez Germain Lévesque et Marie Lagacé, la petite Rose-Aimée, trois ans, fille de Thaddée Mercier et de Rose Bernier, décédée quelques jours avant Noël, et un autre enfant de trois ans, mort quelques heures après le Jour de l’An, Robert, fils d’Eddy Daniel et d’Ernestine Hébert, de la parenté à Olivier Dubord. Au cours du même intervalle, deux naissances seulement, la dernière datant de quelques semaines à peine. C’était une fille née chez Thaddée Mercier, que l’on prénomma Rosa, probablement en souvenir de sa sœur décédée au mois de décembre ou bien en l’honneur de sa mère Rose. Aucun adulte n’était mort depuis son arrivée dans le Canton Chabot, maintenant officiellement désigné sous le nom de Saint-Athanase, mais l’abbé Chénard est quand même un peu découragé par les pertes de ces jeunes enfants. Malgré les sentiments de peine, de fragilité et d’impuissance qui l’ont rongé, il n’a rien laissé paraître extérieurement. Il a encouragé les familles endeuillées et a incité les parents à essayer de remplacer les pauvres petits êtres disparus. « C’est mon devoir après tout… » s’était-il alors dit pour ne pas trop se sentir coupable d’intervenir dans les relations conjugales de ses colons. Oui, ce premier hiver a quand même été assez difficile, plus encore que ne se l’était imaginé l’abbé Chénard dans ses prévisions les plus pessimistes, mais cette rude saison tire heureusement à sa fin. Selon l’expérience des colons qui ont échangé sur le sujet avec lui, le printemps serait tôt cette année. Cependant, le temps continuerait de filer à vive allure car, dès la fonte des neiges, il devrait reprendre la supervision des travaux de chemin. Une besogne que l’abbé Chénard n’aime guère, mais qui fait néanmoins partie des charges qu’il a acceptées. En outre, il y a plus d’un mois qu’il n’a pas été rendre visite aux bûcherons dans les chantiers. « Suis-je devenu négligent à ce point ? Le manque de temps est-il devenu ma piètre excuse ? » se questionne l’abbé Chénard au moment où il entend frapper à la porte de sa cuisine. Il ramasse rapidement sa paperasse comptable pour la placer dans un étui de cuir, qu’il glisse dans le coffre-fort sans le refermer. Il se dépêche d’aller ouvrir. Pierre Boucher est là, son chapeau d’hiver sous le bras gauche, la main droite se tendant pour serrer celle du prêtre.
– Bonjour « Pit » ! Entre, viens t’asseoir…
– Ah ! je ne serai pas longtemps monsieur le curé. J’ai quelque chose à vous parler…
– Viens t’asseoir quand même ! répond l’abbé Chénard, visiblement heureux d’avoir un peu de compagnie au presbytère puisque les colons hésitent à venir le déranger, concevant à juste titre qu’il a déjà assez à faire sans avoir à être importuné à tout moment. Du reste, d’une fois à l’autre, ils sont toujours un peu surpris de constater la belle transformation qui s’est opérée en lui : leur curé semble plus attaché à ses colons qu’il ne l’a jamais été et nettement plus bavard qu’il ne l’était il y a quelques mois à peine. « Pit » suit à la table l’abbé Chénard, qui a approché une autre chaise droite.
– Et puis, vous avez fini d’enterrer la fillette ? repart l’abbé Chénard.
– Oui… Heureusement qu’il ne fait pas trop frette ces temps-ci. Hier, quand on a creusé la petite fosse, François Morin, Paul Bolduc pi moé, on aurait dit que la terre était moins gelée. En tout cas, elle était moins pire qu’au mois de janvier quand le jeune à Eddy est mort. Après votre départ, Elzéar a voulu nous aider, mais je lui ai dit d’aller retrouver sa femme, qui a tant de peine, que ce n’est pas à lui d’enterrer sa propre fille.
– Une sage pensée… Dis-moi donc « Pit », comment va notre petite Laurette ?
– Très bien, fait « Pit » avec un fier sourire, elle a eu ses trois mois il y a quelques jours. Ma femme pense qu’elle aura une bonne santé.
– J’en suis plus que confiant mon cher ami… Ah le hasard ! s’exclame l’abbé Chénard, sa pensée revenant à l’été précédent. Tu sais, au moment de notre première rencontre, la fois où j’avais marché de Picard jusqu’au camp de Wilfrid, j’étais bien loin de me douter que le premier bébé que je baptiserais dans le Canton Chabot serait ta fille ! Et puis, il y a quelques jours, Wilfrid m’a appris qu’il épousera au mois de juillet une de mes cousines de Saint-Éleuthère, Antoinette. Après leur mariage, ils s’installeront dans son petit camp. Deux des trois premiers hommes que j’ai rencontrés sur le territoire ont donc de solides liens affectifs avec moi… N’est-ce pas trop de coïncidences ?
– Bien humblement, ça adonne que je ne crois pas être en mesure de répondre à ça, monsieur le curé… « Pit » profite alors d’une brève pause dans la conversation pour sortir sa blague à tabac et, tandis qu’il entreprend de se rouler une cigarette, l’abbé Chénard demande :
– Peux-tu m’en rouler une pour moi aussi ? Je ne fume pas souvent… Ce n’est pas bon pour mes bronches, mais ça aide à me détendre et ces temps-ci, je suis assez agité…
En deux temps, trois mouvements, malgré son étonnement, les cigarettes sont roulées et humectées par l’ami « Pit », qui offre la dernière au curé avec un sourire complice tout en grattant une allumette. Après avoir aspiré quelques bonnes bouffées, l’abbé Chénard relance le dialogue :
– Alors « Pit », de quoi veux-tu me parler ?
– Ah… balbutie « Pit » avec peine, semblant être plongé dans une profonde pensée et montrant l’air d’un homme qui se demande s’il doit poursuivre ou non. Sur un ton plus hardi, tirant à plusieurs reprises sur sa cigarette, il continue :
– Je ne veux pas paraître pour un gars qui ne se mêle pas de ses affaires ni pour une commère, mais avez-vous entendu parler d’un certain John Smith ?
– Ernest Gagnon m’en a un peu parlé hier lorsqu’il est venu m’apporter une tourtière préparée par sa femme, mais il ne semblait pas en savoir plus que ça… Il paraît que ce Smith s’est installé dans le coin du lac du Deux ?
– Ouais… Vous savez, monsieur le curé, les pauvres colons que nous sommes n’ont pas tous la chance de faire patenter les lots que le gouvernement nous a donnés. Chaque année, on doit donc défricher et faire reculer la forêt de notre lot d’au moins quatre acres sinon on risque de le perdre. Ça, vous le savez encore mieux que moé… Sans compter que certains ont même été obligés d’enlever les souches qui étaient trop près de leur camp. Je pense que le gouvernement est trop exigeant, qu’il exagère… Si on passe notre temps à faire des abattis et à dessoucher, comment on va arriver à faire vivre nos familles ?
– Tiens, lance ça là-dedans, dit l’abbé Chénard en tendant son crachoir vers « Pit » afin qu’il puisse éteindre sa cigarette, consommée presque à s’en brûler les lèvres. Reposant le crachoir sur le plancher tout en y jetant son propre mégot, l’abbé Chénard enchaîne :
– Je te comprends parfaitement « Pit », mais pour ce John Smith ?
– Mais pour ce John Smith… répète « Pit » sur un ton moqueur. Bien ce bonhomme-là ne fait pas plus de défrichage que mes vaches dans leur pacage en été ! Il a engagé une dizaine d’hommes des autres paroisses parce qu’aucun vrai colon ne veut travailler pour ce type. On se respecte trop entre nous pour faire ça. On ne peut pas dire non plus que Smith est un squatter… J’ai même de la pitié pour ces gens parce qu’ils sont pauvres et qu’ils se cherchent juste un petit coin de terre pour faire vivre leur famille. Non, ce Smith n’est pas un squatter, c’est un profiteur ! En tout cas, ses hommes et lui coupent le plus beau bois autour du lac. Ça fait quelques jours qu’il n’a pas neigé et mon frère Alexis, qui va tendre des pièges pas loin de là, m’a dit avant-hier qu’il avait vu à terre des tops d’au moins huit pouces et des souches aussi hautes que lui. Ils ne se tracassent pas trop à pelleter avant d’abattre, ils coupent et vite à part ça ! Quel gaspille ! Et qui voudra de ces lots après ça ?
– Hum, hum, se contente de faire le curé en se raclant la gorge. Continue « Pit », qu’est-ce qu’ils font de ce bois ? ajoute-t-il sur un ton plus ferme.
– Ne vous en faites pas monsieur le curé, le bonhomme n’en fait pas gagner une croûte aux moulins de notre territoire. Pas plus ceux de Michel Levasseur et d’Arthur Sirois au Huit que celui de Wilfrid et d’Exélius Lemieux, qui n’est même pas à un mille de ses chantiers. Non, non, ce fou de Smith fait charrier ce bois, franc ou mou, en huit et douze pieds, jusqu’à Picard où il est chargé sur des plates-formes de wagon vers le Nouveau-Brunswick, d’après Arthur Dion, le chef de la gare, qui l’a dit à Elzéar Hébert et à ses fils, qui nous l’ont répété. Il faut absolument faire quelque chose monsieur le curé… Déjà que les Guérette et les Soucy ont à peu près tous les meilleurs lots sur les Rangs Un et Deux et qu’ils les ont pratiquement coupés à blanc, il ne faudrait pas laisser n’importe qui vider les quelques lots encore disponibles pour les colons. Et quand je dis que Smith rase le tour du lac, on n’en sait trop rien, on observe seulement ce que l’on peut voir de loin. Il est peut être entré dans le bois plus loin qu’on pense… On n’ose pas trop s’approcher car ce balourd n’endure aucun gars qui ne travaille pas pour lui. On dit qu’il est dangereux, qu’il serait prêt à tuer pour sauver ce bois qui n’est pourtant pas à lui…
– Ouais, c’est vraiment du sérieux… Et il fait chantier depuis longtemps d’après vous autres ?
– C’est dur à dire monsieur le curé. En hiver, on voyage moins dans ce coin-là, mais plusieurs pensent que Smith est là depuis le début des neiges. Il y a bien Olivier – et c’est lui, nous semble-t-il, qui a remarqué en premier le manège du bonhomme – qui va chercher la malle à Picard deux fois par semaine… Il dit qu’à toutes les fois, depuis plusieurs mois, il voit des employés du bonhomme en train de décharger leurs sleighs à Picard sur des plates-formes des gros chars, ou encore, malgré la largeur du chemin, Olivier dit qu’il rencontre ou dépasse souvent des chevaux à sleigh. Il dit penser que ce sont des hommes à Smith parce qu’il ne les connaît pas… Comme de raison, si Olivier Dubord voit des chevaux à sleigh près du lac, il faut bien que ce soit des hommes à Smith qui tiennent les cordeaux étant donné qu’aucun colon n’a encore un seul lot dans ce secteur. Vous voyez monsieur le curé, ça c’est le rapport d’un seul homme… Sans compter tout ce que d’autres colons ont remarqué d’étrange. On peut donc dire sans trop se tromper qu’ils font plusieurs voyages par jour et qu’ils sont en train de couper le plus beau bois sur ces lots. Il ne faudrait pas que ça commence comme ça monsieur le curé, sinon on n’a pas fini de voir des étrangers venir profiter de la richesse de nos forêts…
– Curieux… murmure l’abbé Chénard, réfléchissant à ce qu’il pourrait bien faire pour arrêter les agissements du prétendu Smith, sachant fort bien que les petits pouvoirs qu’il a et l’autorité qu’il peut exercer à travers sa notoriété ont quand même des limites. Ce bref moment de silence est interrompu par « Pit » :
– Peut-être pas si curieux que ça monsieur le curé… Nous sommes la seule paroisse de colonisation du comté et peut-être que le bonhomme a vu là une occasion en or de venir profiter de la situation. Peut-être qu’il a vu dans la gazette que le gouvernement donnait des lots, qu’il s’est dit qu’il n’était pas plus fou qu’un autre et qu’il a juste pris les devants. Je n’en sais trop rien… Mais ça s’adonne qu’en attendant, ses hommes et lui charroient tout notre beau bois. Il a beau jeu avec l’épaisse couche de glace sur le lac et ce n’est pas parce qu’il va bientôt caler que ça va l’arrêter. Bien au contraire, il pourra faire de la drave et aller avec ses hommes et ses chevaux où bon leur semble. Là, on peut dire que la neige les ralentit un peu, mais je crains que le pire ne soit à venir. En tout cas, j’ai pensé que mon devoir était de vous en rendre compte monsieur le curé.
– Tu as bien fait « Pit », mais je ne sais encore trop quoi faire avec ça… Si j’écris une lettre au Ministère de la colonisation, j’ai bien peur que leurs employés en profitent pour venir harceler nos honnêtes colons. Et même si cela était pour nous aider, ça peut prendre un bon bout de temps avant qu’ils ne débarquent ici et ce John Smith aura peut-être eu le temps de déguerpir ou de s’en sauver d’une façon ou de l’autre. Tu sais, ces gens-là… L’abbé Chénard n’achève pas sa phrase, réalisant soudainement qu’il n’est pas dans ses habitudes de médire de son prochain, même lorsqu’il est contrarié ou fâché. Il reprend aussitôt :
– Je pourrais aussi écrire une lettre à notre député et une autre à Monseigneur Bégin, mais encore là, je ne vois pas très bien en quoi ils pourraient nous aider. Non « Pit », plus j’y pense, plus je me dis que c’est un problème qui nous concerne, qui doit être résolu par les colons que nous sommes. Un peu comme au sein d’une famille, si tu veux… Quand il y a quelque chose qui cloche, tu ne vas pas consulter un étranger qui ne connaît absolument rien à ton problème et qui s’en fiche peut-être même un peu. Tu vas voir un proche, tu viens me voir parce qu’un curé fait partie de toutes les familles, et ensuite à la lumière des conseils que tu as recueillis, tu prendras la meilleure solution possible. Tu vois où je veux en venir ?
– Certainement monsieur le curé et je pense que vous avez raison. La situation est assez délicate… Mon souhait, moé, c’est justement qu’on puisse agrandir notre famille de colons et ce n’est pas avec des abrutis comme Smith qu’on va former une belle famille unie. Si vous me le permettez monsieur le curé, je vais vous dire une chose : des amanchures d’homme pareils à Smith, ça ne fait jamais des enfants forts !
Cette amusante remarque fait apparaître le traditionnel sourire pointu au coin des lèvres de l’abbé Chénard tandis que « Pit » souligne avec encore plus d’insistance :
– Puis, s’il n’y a plus de beaux lots monsieur le curé, comment on va faire pour attirer de vrais colons désireux de nous aider à développer notre paroisse ? Comment on va faire pour agrandir notre belle grande famille ? C’est donc principalement pour ça que je voulais vous parler de ce Smith, un profiteur qui débarque du Nouveau-Brunswick, qui se balance pas mal de ce qui se passe vraiment icitte et qui vient abattre nos arbres sous notre nez sans que cela nous donne quoi que ce soit en retour. C’est ça qui nous choque le plus. Si ces lots avaient été donnés à de vrais colons, ça ne serait pas pareil, on n’en parlerait même pas. S’il s’agissait d’un squatter ordinaire, on fermerait les yeux. Mais là, ce sont des familles entières qu’on risque de ne jamais voir s’installer à Saint-Athanase parce qu’un idiot a décidé de s’en mettre plein les poches. Tiens, ça me rappelle quelque chose… À la fin de l’été passé, donc avant l’arrivée de ce Smith, par un beau dimanche après-midi, Émile Ouellet, son frère Ti-Jos, Eddy Daniel, mon frère Alexis pi moé, alors que nous étions en train de taquiner le poisson sur le bord du lac, nous avons vu arriver une belle voiture tirée par deux forts chevaux. Nous nous sommes tous retournés en même temps, les chevaux ont ralenti et la voiture s’est arrêtée sec. Il y avait quatre hommes à bord, vêtus comme des gars de la ville. Ils sont descendus et se sont approchés de nous, qui avions aussi fait quelques pas. L’un deux, celui qui tenait les cordeaux, a commencé à nous parler. Un homme qui nous a paru très sympathique. Il avait un drôle de nom, attendez que je me souvienne… Je n’avais jamais entendu ça avant… Voyons voir, Parlie… Batrie ? Non, non, je me rappelle là, parce que ça m’a fait penser au mot « partie »… C’est Patry le nom de ces hommes ! Je m’en souviens encore mieux du fait qu’il portait le même prénom que moé… Pierre Patry, le type, qui était accompagné d’un de ses frères et de deux de ses fils. Pour faire une histoire courte, il nous a dit qu’ils arrivaient des Cantons de l’Est, vous connaissez ce coin monsieur le curé ? interroge « Pit » en marquant une pause. Sur le signe de tête affirmatif du prêtre, qui aurait pu tout aussi bien vouloir dire de poursuivre son récit et d’arriver enfin au but, « Pit » continue :
– Toujours est-il que ce Pierre Patry a remarqué notre surprise quand il a prononcé son nom. Il nous a raconté que ses ancêtres étaient Allemands et que c’est sûrement pour ça qu’on n’avait jamais entendu un nom pareil parce qu’ils étaient assez peu nombreux dans la province. En tout cas, l’essentiel c’est qu’il nous a dit que ce coin leur plaisait beaucoup, que son frère et ses fils aimaient beaucoup la nature, la pêche et la chasse, et que ce serait l’endroit idéal pour eux parce qu’ils veulent venir s’établir dans la région. Quand on leur a expliqué que ces lots n’avaient pas encore été concédés par le gouvernement pour fin de colonisation, ils ont paru déçus mais, avant de rebrousser chemin, ils ont laissé leur adresse au cas où ils seraient bientôt donnés. C’est Émile, qui a une bonne mémoire, qui a retenu tout ça et qui l’a noté une fois arrivé chez son père. Pour sûr ! si on a besoin un jour de leur adresse, on pourra la demander à Émile. Il se souvenait même des prénoms des trois autres hommes. Moé, jamais j’en aurais été capable tellement ça sonnait curieux. « Pit » reprend son souffle quelques secondes et s’apercevant que le prêtre l’écoute attentivement, il poursuit son récit :
– Les fils, qui n’ont guère plus de vingt ans, nous ont également parlé, très agréables ces garçons-là aussi. C’est de valeur que je ne me souvienne pas de leurs prénoms, mais je me rappelle que le plus vieux des deux m’a dit qu’il était marié et que sa femme venait d’accoucher d’un fils qui s’appelle Conrad, beaucoup plus facile à retenir que le prénom de son père ! L’autre fils est célibataire et m’a dit en riant qu’il attendait la perle rare et qu’il la trouverait peut-être icitte… Qui sait ? Peut-être qu’il connaît l’avenir ! Le frère de Pierre n’a pas beaucoup parlé, se contentant d’admirer le lac et les environs. Tout ça pour vous dire que c’est ce genre de colons qu’il nous faut avec de jeunes bras et de la vaillantise au coeur, pas des damnés profiteurs comme ce Smith ! Et il y a sûrement d’autres courageuses familles qui seraient intéressées à venir s’établir icitte de la bonne manière, du moment qu’il reste encore des attraits pour les convaincre. C’est pour ça que je vous répète qu’il est important de réagir au plus vite monsieur le curé, avant qu’il ne soit trop tard et que notre territoire n’attire plus personne parce qu’un imbécile a décidé de le vider. Où s’arrêtera-t-il, ce Smith ? Certains ont même dit qu’il avait placé des hommes sur des lots du Rang Huit… Ce sont peut-être juste des rumeurs, mais si c’est vrai, figurez-vous que Smith va rencontrer là-bas des colons malins. J’en connais qui savent se défendre et avec raison ! Bon, le temps file et ma femme doit m’attendre pour dîner. Je vous laisse là-dessus monsieur le curé !
Ce dernier, n’ayant pas intervenu depuis un bon moment, semble perdu dans ses pensées. Il se lève, serre la main que « Pit » lui tend et, avant de le laisser partir, lui exprime brièvement son état d’esprit :
– Tout ça me touche beaucoup « Pit » et tu as eu raison de venir m’en parler. À mesure que tu m’as manifesté tes inquiétudes, ça m’a fait voir le problème que représente John Smith sous d’autres angles. Il n’est pas simplement question ici de voir nos richesses disparaître, mais bien entendu aussi de les préserver pour que d’autres bonnes familles viennent s’installer parmi nous… Le bois, ça repousse, mais des familles désireuses de contribuer au développement d’une paroisse, ça ne sort pas du sol comme ça. Il nous faut d’autres vaillantes familles, comme celles qui sont déjà installées au village et dans les rangs, comme la tienne, comme celle des Patry que tu as vantée, comme d’autres qui n’attendent que cela, mais qui ne sont pas encore au courant. Je commence maintenant à avoir une petite idée de ce que je vais faire, mais j’ai trop de choses en tête en ce moment pour bien la raisonner, surtout qu’il y a le mariage d’Odélie et d’Ernest dans deux semaines, jour pour jour. C’est le premier de notre histoire et je veux que tout soit bien réussi. D’un côté, il me faut apaiser la tempête car je sais bien que les rumeurs n’ont pas fini de s’intensifier. Il y en a que ça va démanger plus que d’autres… C’est pour ça que je vais te demander d’en parler le moins possible et de m’aider à essayer de garder la tranquillité parmi nos colons. D’un autre côté, il me faut y jongler… et ce n’est pas quelques cordes de bois en moins qui vont nous appauvrir si un sage moment de réflexion peut nous éclairer quant à la bonne conduite à prendre. Plus j’y pense, plus je crois qu’il me faudrait d’abord aller sur les lieux… Près du lac, je veux dire… Étant donné que je ne suis pas encore assez habitué à mener mon cheval, surtout sur un chemin d’hiver, que je ne dois sans doute pas y aller tout seul non plus parce que je ne sais pas trop ce qui m’attend, je pense que je vais demander à François Morin s’il veut m’accompagner, mais pas aujourd’hui, je dois méditer un bon coup avant.
– Si vous voulez que je vous accompagne avec François, lance « Pit » en ouvrant la porte du presbytère, et d’après ce que j’ai entendu, je ne serai sûrement pas de trop, vous n’aurez qu’à me le dire car je vais sûrement revenir au village avant la fin de la semaine et je passerai aux nouvelles. Mais, si je ne vous revois pas avant que vous y alliez, je vais vous donner un petit conseil et vous en ferez ce que vous voudrez : soyez, François et vous, très prudents, on ne sait pas de quoi est capable ce bonhomme ! Au revoir et bonne chance monsieur le curé !
Une fois la porte refermée, l’abbé Chénard, éloignant encore un peu l’instant de dîner, se dirige vers le coffre-fort pour reprendre sa paperasse comptable. Rassis à sa table, il se décide à additionner la colonne des dépenses. Il se reprend à plusieurs reprises parce que le résultat qu’il obtient est toujours formé de lettres : « John Smith ». Une addition qui ne lui plaît pas du tout, loin de là !
Pendant les jours suivants, si un petit oiseau avait pu entrer dans chaque camp ou maison du village – et probablement aussi de tous les rangs – et s’il avait pu raconter les sujets de conversation, il aurait pu faire son rapport en deux mots : « John Smith ». Tous les colons, femmes et enfants inclus, en parlent et les propos tenus ne sont pas nécessairement dédiés à faire sanctifier cet énergumène débarqué du Nouveau-Brunswick, venu pour s’enrichir au détriment des pauvres âmes qu’elles sont. « John Smith » ne se retrouve donc pas seulement dans les exercices mathématiques du curé, les colons aussi en rêvent, ils le voient dans leur soupe, ils l’haïssent secrètement puisque l’abbé Chénard, pendant le sermon de chaque messe du matin, renouvelle sa mise en garde contre ce péché, qu’il considère encore plus détestable que n’importe quel autre comportement humain, celui de John Smith y compris. Ainsi, à la boutique de forge de Thaddée Mercier, pour ne nommer que cet endroit parce qu’on en discute autant au magasin d’Ernest Gagnon que dans les moulins à scie au moment des pauses ou dans les autres lieux où les colons se croisent fréquemment, Joseph « Pit » Lafrance, accompagné de son fils Philippe, qui vient tout juste d’avoir quinze ans, est en train de faire rafistoler une sleigh.
– Ce Smith, tu le connais Thaddée ? demande « Pit » Lafrance, qui habite alors au Rang Six Est.
– Pantoute ! répond le forgeron en cognant fortement de son gros marteau un bout de fer de la sleigh de « Pit » Lafrance sur l’enclume. Thaddée cesse de frapper un court moment, juste le temps d’ajouter :
– Il n’est même pas venu icitte faire détordre un clou ! Je ne sais pas comment il s’arrange, mais ça doit lui réussir parce que, selon Olivier, il sort encore des tonnes de bois. Si ça se trouve, personne d’entre nous n’a encore vu ce Smith…
– Et ce n’est pas à la messe qu’on risque de le rencontrer non plus ! intervient Joseph Ouellet père, accompagné de son fils Gérard, âgé aussi de quinze ans, qui, près du feu où Thaddée fait rougir ses fers, attendent leur tour afin de faire arranger une lisse de carriole. Un autre colon, Ferdinand Fournier, aussi du Rang Six Est, est à leur côté, patientant pour faire ferrer sa jument Maggy.
– Apparence que ce forcené est dangereux… s’écrie Ferdinand pour être entendu à travers des coups de marteau. Le cousin de ma première femme, qui est venu au camp l’autre jour, m’a dit qu’il avait travaillé pour lui au Nouveau-Brunswick. Il a vu Smith frapper un cheval à coups de crochet à pitounes pour le faire avancer. La pauvre bête était trop épuisée, morte de fatigue, mais Smith s’est acharné et il lui a complètement arraché un œil. Un vrai fou furieux qu’il m’a dit…
– Ça ne me surprend pas, le coupe « Pit » Lafrance, quand on est capable de tuer un homme, qu’est-ce que c’est que de s’en prendre à un cheval ?
Le marteau de Thaddée s’arrête dans les airs tandis que tous les regards se rivent sur « Pit » Lafrance.
– Ouais, vous m’avez bien entendu les gars ! Il paraît que ce Smith est recherché pour avoir tué un de ses employés, mais je n’en sais pas plus…
– Pas surprenant non plus… Le cousin en question, renchérit Ferdinand, m’a dit que le bonhomme attendait les Allemands pendant la guerre. Il aurait acheté des tas de cartouches pour les poivrer au cas où ils débarqueraient… C’est peut-être exagéré, mais s’il y a une once de vérité là-dedans et qu’il a emporté tout ça par train à Picard puis au lac, on n’est pas sorti du bois !
Les coups de marteau reprennent sur l’enclume. Smith par-ci, Smith par-là, le tonnerre gronde et ce n’est pas forcément l’au-delà qui l’a déclenché. Malgré ces vilains bourdonnements, il faut bien continuer de vaquer à son train-train quotidien et c’est ce que font tous les colons durant cette période tumultueuse, même si ce borné de Smith est venu ébranler bien des espoirs.
Ce n’est que quatre jours après la visite de « Pit » Boucher au presbytère, un vendredi, que l’abbé Chénard se décide enfin à aller faire sa demande à François Morin. Si le desservant avait su à ce moment-là que son idée d’aller payer une visite à l’ami Smith ne serait pas si géniale que ça en fin de compte, qu’il en ressortirait humilié et un peu brisé, il est probable qu’il n’aurait même pas pris la peine d’impliquer d’autres colons dans cette histoire. S’il avait connu le cruel traitement que leur réservait ce sauvage de Smith, il est fort à parier qu’il n’aurait même pas songé à faire un pas dans cette direction. Mais, justement, à l’instant de marcher vers le camp des Morin, l’abbé Chénard est bien loin de soupçonner ce qui l’attend au lac du Deux. Il ne pressent pas le moins du monde toute la méchanceté qu’il aura à faire face, il sait seulement que ses pas le mènent vers un nouvel épisode de sa vie parmi des colons qu’il aime comme s’ils étaient ses enfants, qu’il a choisi de servir, mais aussi de défendre, quoi qu’il advienne.
TROISIÈME ÉPISODE: QUAND LE DIABLE EST AUX VACHES
Vendredi le 23 mars 1923.
– Bonjour monsieur le curé !
C’est la voix de la petite Lucienne Mercier, qui a eu cinq ans le mois précédent. Dans la cour de ses parents, elle tire un traîneau, fabriqué par son père, dans lequel prend place sa sœur Gilberte, âgée de trois ans. C’est en se dirigeant vers une butte de neige au sud de la cour afin de glisser avec sa cadette que Lucienne a vu l’abbé Chénard déambuler sur l’étroit chemin. D’un pas mal assuré, tout en marmonnant des phrases incompréhensibles, sauf pour lui-même apparemment, le curé semble vouloir s’éloigner un peu plus vers l’ouest du village. Au-dessus de sa cravate de laine, les lèvres du desservant cessent soudainement de remuer. Il est tellement tracassé par « John Smith » qu’il a été visiblement surpris d’entendre le « beau bonjour ! » de Lucienne, n’ayant même pas, jusque-là, remarqué la présence des fillettes jouant aux alentours de la boutique de forge. Le prêtre ne répond pas, il soulève simplement sa main droite en direction des bambines en inclinant légèrement la tête vers le bas. Cette brève salutation fait le plaisir des gamines, qui agitent les deux mains avec un grand sourire tandis que Lucienne entreprend de gravir la butte, tirant toujours le traîneau. L’abbé Chénard poursuit son chemin, pressant un peu plus le pas. Il essaie de chasser les obsédantes pensées qui le ramènent toujours à « John Smith », mais il en est incapable. « Au demeurant, n’est-ce pas pour cette seule raison que je vais voir François ? » se murmure-t-il au moment où il voit l’épaisse fumée s’échappant de la cheminée du camp des Morin. À la lisière de la cour, il distingue deux enfants s’amusant à faire un bonhomme de neige. L’abbé Chénard les connaît très bien : Émile et Jeanne-D’Arc, qu’on appelle Jeanne. Ils sont les avant-derniers d’une famille qui compte déjà sept enfants. « Les plus vieilles, Antoinette, Marie-Ange, Germaine et Yvette sont sûrement à l’école aujourd’hui… » se dit le prêtre alors qu’il ne lui reste plus que cent pieds à parcourir. Curieusement, les pensées qui accompagnent ses derniers pas avant de rejoindre les enfants errent vers autre chose que « John Smith » : « Un bel après-midi de printemps pour les enfants… Ouais, Wilfrid Lemieux, Wilfrid Sirois, Germain Lévesque et plusieurs autres avaient raison l’autre jour sur le perron de la chapelle : le printemps sera tôt et beau cette année… Pourtant, je ne peux pas trop faire de comparaisons puisque je n’ai aucune espèce d’idée de ce que le printemps a été par ici les autres années… » À cet instant, Émile aperçoit l’abbé Chénard et, à l’aide de ses deux mains, fait de grands gestes de salutation à son endroit. Jeanne, qui n’aura que trois ans dans deux mois, imite son frère avec excitation. Tout près d’eux, il y a une petite traîne sur laquelle repose un autre enfant sous une épaisse couverture. Il s’agit du bébé de la famille, Léopold, qui a eu un an tout juste avant Noël et qui marche depuis peu, mais que sa maman Maria a préféré placer ainsi sous la surveillance de ses aînés afin qu’il puisse prendre l’air du printemps lui aussi. Cette fois-ci, le curé n’attend pas que les enfants parlent les premiers : « Foi de Philippe Chénard, on ne le surprendra pas deux fois de suite ! ».
– Bonjour Émile, bonjour Jeanne et bonjour Léopold ! s’exclame-t-il en se penchant sur la traîne et en affichant son sourire pointu, signe de gaieté chez lui du moment qu’on le connaisse un peu, sinon on pourrait croire à de l’indifférence de sa part.
Presque à l’unisson, Jeanne copiant plutôt de sa petite voix la réplique de son grand frère, ils clament à leur tour :
– Bonjour monsieur le curé !
– Ton père est là Émile ?
– Ouais, il est arrivé tantôt du fronteau avec monsieur Lessard… Suivez-moi au camp! fait Émile en s’accroupissant pour prendre son petit frère dans ses bras. Jeanne a bien compris la directive de son grand frère, elle suit elle aussi !
La porte du camp n’est pas sitôt ouverte qu’Émile s’écrie en posant son frère sur le plancher de bois :
– Papa ! monsieur le curé est icitte et il veut te voir !
François Morin est assis à la table en compagnie d’un homme d’un certain âge, Louis Lessard, qui réside à l’est du village, dans la grande côte, avec sa fille adoptive, Odélie St-Hilaire dit « Lessard ». C’est d’ailleurs elle qui épousera Ernest Hébert dans moins de deux semaines maintenant et c’est à eux que pensait l’abbé Chénard quand il avait dit à « Pit » Boucher lors de sa visite au presbytère le lundi précédent « qu’il avait le premier mariage de l’histoire de Saint-Athanase à célébrer et qu’il voulait qu’il soit bien réussi. » Maria, l’épouse de François, qui en est à son cinquième mois de grossesse d’un huitième enfant, est en train de débarrasser la table, plongeant la vaisselle et les ustensiles dans une cuve d’eau chaude, puisée dans le boiler sur le poêle encore rouge. Il règne une belle chaleur dans le camp, qui n’est pas étouffante du tout pour le curé, un peu frileux de nature. Une fois la porte bien refermée par la petite Jeanne, qui est la dernière à entrer, les deux hommes se lèvent pour accueillir le prêtre et le saluer en lui serrant la main tandis que Maria abandonne un moment ses tâches pour faire de même.
– Vous avez dîné monsieur le curé ? s’enquit François. Il n’y a pas de gêne, il en reste assez…
– Non, non ! intervient aussitôt l’abbé Chénard. J’ai bien mangé et je ne suis pas venu pour ça… Rassoyez-vous quelques minutes, j’ai quelque chose à te demander François.
– Émile ! approche une chaise à monsieur le curé ! lance François au plus vieux de ses fils, qui n’a que six ans. Aussitôt dit, aussitôt fait et l’abbé Chénard s’installe devant une petite corde de bois, à mi-hauteur d’homme, partant à quelques pieds du poêle pour s’arrêter au chambranle de la porte.
– Ce n’est pas croyable qu’on a réussi à faire rentrer tant de monde dans ce petit camp lors de notre première messe au mois de juillet dernier ! commence le curé en croisant ses doigts au-dessus de ses genoux, le regard fixé sur François. Bon, je vais aller droit au but François… Comme les autres colons, – l’abbé Chénard s’adresse maintenant à tous les assistants – vous avez sûrement entendu parler de John Smith et de ces agissements au lac du Deux… Il me faut aller voir de quoi il en retourne et, après avoir bien réfléchi, c’est aujourd’hui que j’ai décidé de m’y rendre. C’est pour ça que je suis venu te voir François, dit le curé en regardant encore le colon droit dans les yeux. Je me demandais si tu pouvais m’accompagner vu que… vu que je suis assez maladroit avec le cheval que tu m’as donné Louis, fait-il avec hésitation en tournant délicatement la tête en direction de l’autre homme assis au bout de la table. Louis et François haussent les épaules en esquissant un demi-sourire mal à l’aise avec cet air de vouloir dire : « Ce n’est pas grave du tout ça, monsieur le curé ! » L’abbé Chénard ne leur laisse pas le temps de répliquer et enchaîne immédiatement :
– Vu aussi que je ne connais absolument rien de ce John Smith, sinon de fâcheuses rumeurs courrant à son sujet, et qu’il serait peut-être plus sage de ne pas y aller seul. Je veux juste constater par moi-même ce qui se passe avant d’entreprendre n’importe quelle démarche… Il n’est pas question d’intervenir pour l’instant, je n’en ai pas l’autorité. Je veux juste voir de mes propres yeux avant… répète l’abbé Chénard. Il s’arrête un moment pour replonger ses yeux dans ceux de François avant de reprendre :
– Mais je vois que tu es occupé aujourd’hui, François…
– Pantoute monsieur le curé ! On échange juste des petites corvées entre nous… Louis est venu m’aider à faire du bois de chauffage sur le fronteau de mon lot et on en profite en même temps pour débarrasser la ligne. La semaine prochaine, c’est moi qui irai l’aider sur le sien. Ce n’est pas un après-midi de moins qui va nous appauvrir si c’est pour vous rendre service monsieur le curé ! Et je suis certain que Louis tiendra à nous accompagner… On ne sera peut-être pas trop de trois hommes ! N’est-ce pas Louis ? Ce dernier hoche affirmativement la tête alors que c’est la voix du petit Émile qui prend les commandes :
– Moi aussi, je veux y aller papa !
– Ce n’est pas une bonne idée Émile…
– Mais, tu m’as dit l’autre jour que j’étais un homme maintenant et on ne sera peut-être pas trop de quatre hommes !
Face à la remarque du gamin, tous affichent un sourire. Même l’abbé Chénard a sorti le plus pointu qu’il a dans sa collection.
– Alors, moi ’ssi, z’y vais… baragouine la petite Jeanne en triturant un pan du tablier de sa mère.
– Mais non, Jeanne, lui explique Maria, une main sur l’épaule de sa fillette. Toi, tu es une jeune fille et une jeune fille ça aide les mamans qui restent au camp. Tu vas donc t’occuper de ton petit frère pendant que je termine le ménage…
– J’y vais comme ça ? repart Émile.
François jette un œil en direction de sa femme, qui fait un signe de la tête à peine perceptible.
– La jument n’a pas travaillé avant-midi… Va l’atteler au grand traîneau, on va partir tout de suite, concède enfin François à son fils.
Le manteau à peine boutonné, le casque de travers et les mitaines chiffonnées dans une seule main, Émile détale vers la porte du camp avant que son père ne change d’idée.
Vingt minutes plus tard, les quatre hommes dans le traîneau tiré par la jument de François, tournent le coin du village pour emprunter l’étroit chemin qui se rend par-delà la Station Picard, mais c’est bien avant qu’ils devraient s’arrêter. Pendant le début du trajet, les conversations vont au rythme des pas de la jument, mais jamais les passagers n’abordent le sujet « John Smith », comme s’ils s’étaient secrètement entendus là-dessus alors qu’il n’en est rien. La simple pensée du nom représentant une menace, ils ne vont pas ajouter d’autres peurs à celles qui les torturent déjà, surtout si elles découlent d’inventions de tous et chacun.
– Vous avez eu des nouvelles de Belloni ? demande Louis au curé, au moment où ils commencent à apercevoir le camp de Wilfrid Lemieux.
– Pas du tout ! Je pensais qu’il allait m’écrire une lettre une fois qu’il serait rendu en Beauce… Cela fait plus d’un mois maintenant.
Durant plusieurs minutes, tous demeurent silencieux. L’abbé Chénard, François Morin, Louis Lessard et tous les autres colons se souviennent fort bien qu’à la mi-février, l’épouse de Belloni, « sa belle Delvina » comme il aimait l’appeler, s’était éteinte – dans ses réminiscences du lundi précédent à propos des décès de l’hiver, l’abbé Chénard n’avait pas nécessairement omis Delvina Breton quand il avait pensé « qu’aucun adulte n’était mort depuis son arrivée ». C’est juste qu’elle ne lui était pas instantanément revenue en mémoire du seul fait qu’elle n’avait pas été enterrée dans le cimetière de la côte du village. – des suites d’une courte maladie incurable. Après une seule veillée funèbre dans sa maison du Rang Six Est, à environ un mille à l’ouest du camp de Ferdinand Fournier, Belloni avait rendu visite à l’abbé Chénard au presbytère le lendemain matin et il lui avait débité d’un trait :
– La nuite passée, j’ai entendu du bruit dans le salon… Je suis sorti de ma chambre et j’ai vu ma belle Delvina assise dans sa tombe. Elle me disait : « Belloni, je ne veux pas être enterrée icitte ! Il fait trop frette… Ramène-moi en Beauce ! » Et elle s’est doucement recouchée et a replié ses doigts sur son ventre. Ce matin, j’ai cloué le couvercle du cercueil en pleurant comme un enfant. Je l’ai mis sur un traîneau et je m’en vais l’enterrer par chez nous… Je ne sais pas si on va vouloir que je l’embarque sur le train, mais s’ils refusent, je ferai tout le trajet avec Brandy et Sunday. Ça prendra le temps que ça prendra, mais je vais écouter ce que Delvina m’a dit. Elle le mérite cette pauvre femme. Mes fils ne viennent pas avec moi… Ils ont déjà fait leurs adieux à leur mère. Ne vous inquiétez pas, je me suis arrangé avec Olivier. Demain, il ira chercher la malle et un autre de mes fils, Henri, l’accompagnera. Si je peux prendre le train, je laisserai mes chevaux aux bons soins d’Arthur Dion, le chef de gare, qui me doit quelques services, et Henri les ramènera sinon ce sera signe que j’ai été obligé de faire tout le trajet avec Brandy et Sunday… Ça ne me fait pas peur monsieur le curé, du moment que ma belle Delvina est avec moi. De toute façon, mes fils s’informeront auprès d’Arthur. Tout est arrangé et je pars tout de suite… Au revoir monsieur le curé, on se reverra plus tard au printemps !
Devant un tel flot de paroles et de tristesse, l’abbé Chénard n’avait pu que rétorquer un bref « Bonne chance Belloni ! » tellement le commerçant avait été empressé de redescendre les marches du presbytère pour reprendre les cordeaux de ses chevaux. Le lendemain, Olivier et Henri Dubord ne ramenèrent à Saint-Athanase ni de Brandy, ni de Sunday. Du reste, Arthur Dion n’avait même pas vu leur père la veille. Les deux fils ont conclu que Belloni n’était jamais arrêté à la gare, qu’il avait décidé de poursuivre son chemin afin de conduire lui-même le corps de leur bien-aimée mère vers la Beauce, cette région qui les avait vu naître. Belloni avait tant d’amour pour sa « belle Delvina » que sa subite décision n’étonna pas outre mesure ses fils. En attendant, eux, ainsi que tous les colons, espèrent son retour pour bientôt puisque Belloni Dubord est un homme respecté et fort aimé dans la petite communauté. Si les colons avaient eu à élire un maire pour leur cher Saint-Athanase, ce serait sûrement Belloni qu’ils auraient choisi. Mais, les habitants n’en étaient pas encore là puisque le territoire n’a pas encore été érigé canoniquement en municipalité. « Une autre affaire à laquelle je devrai bientôt m’atteler… » songe l’abbé Chénard en revenant à la réalité alors qu’ils ont dépassé depuis un bon moment le camp de Wilfrid Lemieux et le moulin qu’il possède avec son frère Exélius. Sachant qu’ils ne sont plus qu’à un petit mille de leur préoccupante destination, l’abbé Chénard, pour chasser la soudaine nervosité qui s’est emparée de lui, continue à propos de Belloni :
– Je crains bien qu’il se décide à vendre ses deux lots du Six et qu’il s’en retourne vivre ailleurs, peut-être dans sa Beauce… J’ai comme le pressentiment que Belloni ne se consolera jamais de la perte de sa Delvina et que ce sera vraiment difficile pour lui de revenir vivre parmi nous. Si tel est le cas, j’ai bien l’impression que ses lots, qui sont déjà patentés, ne seront pas très difficiles à vendre et qu’il en aura un bon prix. Même ses garçons commencent à pencher en ce sens… Ils pensent que leur père va tout vendre et ils disent que s’il s’en va, probablement qu’eux aussi s’en iront. Pour me l’avoir lui-même confié il n’y a pas si longtemps, Olivier aimerait beaucoup émigrer aux États-Unis avec les membres de sa propre famille… C’est sûr que si les Dubord vendent et qu’ils s’en vont, cela sera très dur pour nous, mais il faut avoir confiance en la Providence et je suis convaincu que d’autres braves colons sauront prendre la relève… Un peu surpris par la teneur de ces étranges révélations, – leur desservant n’ayant pas du tout l’habitude d’aligner tant de phrases comme ça les unes à la suite des autres – peut-être aussi à cause de l’indéfinissable malaise qu’ils observent chez lui et qu’ils éprouvent eux-mêmes de plus en plus à l’approche du lac, François, Louis et le petit Émile écoutent leur curé sans une seule interruption. L’abbé Chénard, semblant vouloir éloigner encore un peu de sa bouche et de ses pensées les soucis des derniers jours, causés par ce mal vu de John Smith, poursuit sur sa lancée :
– Toujours est-il que pas plus tard qu’avant-hier, il y a deux jeunes hommes bûchant dans les chantiers du Père Poulin qui sont venus me voir au presbytère pour s’enquérir s’il existe des lots disponibles côte à côte. Deux petits gars de Saint-Alexandre, des Deschênes… Jean-Baptiste et Émile, si je me souviens bien… Le plus jeune ne doit même pas avoir dix-huit ans ! L’autre en a peut-être une vingtaine… Ils aiment notre territoire et veulent venir s’installer ici, mais ils veulent s’établir pas loin l’un de l’autre. En tout cas, c’est pour le futur car ils ne sont pas encore mariés… J’ai tout de suite pensé aux lots de Belloni, qui sont voisins l’un de l’autre sur le versant sud de la grande côte du Six. Quand à partir et à tout vendre, je conseillerai à Belloni d’être prudent et d’offrir ses terres à des colons consciencieux, vaillants et pieux, qui sauront contribuer à notre développement. Et ces jeunes hommes, d’après moi, font partie de ce genre de colons que l’on recherche. Je pense que Belloni saura m’écouter… Bref, avant de les laisser s’en retourner dans les chantiers du Père Poulin, qui sont situés, comme vous le savez, complètement à l’ouest du Rang Huit et presque à la croisée des limites du canton, j’ai dit aux frères Deschênes de revenir me voir à l’été, que peut-être il y aurait alors quelque chose pour eux…
Le monologue de l’abbé Chénard cesse abruptement. La pointe sud du lac est maintenant visible aux yeux des quatre passagers et il y a une intense activité sur le chemin, à quelques centaines de pieds du museau de la jument de François Morin.
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John Smith n’a jamais tué personne, mais ça il est probablement le seul au monde à le savoir réellement. Même son fils, Edward, qui l’accompagne dans tous ses chantiers frauduleux, ne peut tenter que deviner la vérité car son père n’a jamais rien démenti. Tout au plus, John Smith a estropié quelques chevaux, qui s’avéraient être, selon lui, de véritables têtes de mule. Tous les ragots circulant sur lui, qu’il alimente parfois lui-même – comme celui des fusils et des cartouches pour régler le compte des Allemands – servent bien ses desseins malhonnêtes. Il possède un seul fusil et quelques cartouches, et cela lui est bien suffisant pour entretenir la légende qu’il s’est lui-même fabriquée. Il aime passer pour un homme vulgaire, méchant et dur. Ça fait son affaire car pendant ce temps-là, les indésirables se tiennent loin de lui et il peut mener à bien ses escroqueries. Plus il y a de cancans déplaisants, plus les racontars à son égard sont houleux en abominations et en frayeurs, plus il fait de l’argent ! Et là, dans ce trou perdu qu’il a découvert, c’est une vraie mine d’or qu’il a entre les mains. Cependant, il y a une ombre sinistre à son beau tableau : la nuit précédente, il a rêvé qu’un suppôt de Dieu – Être absent qu’il déteste vertement plus que toute autre créature vivante ou imaginaire ; au fil du temps, il s’est plutôt fait copain du grand ennemi de cet abjecte Dieu, Satan, avec qui tout est bien plus facile sans avoir à lui faire tant de courbettes – sur terre venait mettre fin à ses activités lucratives dans cette campagne sauvage, qu’il ne veut pas quitter si vite. Dans son rêve, le miséreux serviteur de Dieu, habillé d’une longue robe noire, était accompagné par trois anges, dont un qui lui semblait être un jeune enfant. Ils avaient réussi, par un petit tour de passe-passe qu’il ne se souvient plus trop bien, à le faire décamper en abandonnant ses trésors derrière lui, mais dans la réalité, ce sera une autre paire de manches, foi de John Smith ! Quand il fait un rêve du genre, John Smith, semblant être renseigné ou averti par un disciple du diable, sait parfaitement qu’une embûche se présentera sous peu et il trouve toujours les moyens pour ne pas laisser son adversaire l’emporter ; cela ne lui était jamais arrivé de perdre. Ainsi, dès son réveil à l’aube, il avait su que la visite de la robe noire et de ses trois asticots était pour aujourd’hui, aussi s’est-il préparé en conséquence : se montrer à la fois désagréable, détestable et persuasif. S’il fallait avoir recours à son fusil et à une ou deux cartouches pour faire rebrousser chemin à la robe noire, bien il n’hésiterait pas un seul instant. La plupart du temps, quelques coups de feu en l’air font déguerpir les plus endurcis, même s’ils ont un compagnon haut gradé dans les cieux. Peu avant l’heure du dîner, dans son petit camp de bois ronds situé à moins d’une acre de la bordure du chemin au sud du lac, Smith a donc réuni six de ses plus fidèles travailleurs ainsi que son fils Edward. Pendant de longues minutes, il a exposé ses inquiétudes, son plan et ses directives à ses employés soumis. Le dernière instruction de Smith à ses hommes a été la suivante : « Quoi qu’il arrrrive, vous ferrrmez vos gueules ! »
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– Quoi qu’il arrive, je vous conjure de ne pas broncher et de ne pas riposter en paroles, François et Louis ! Ça ne ferait qu’empirer les choses… Et toi, Émile, tu restes dans le traîneau…
Tels sont les derniers mots de l’abbé Chénard à l’instant où François donne l’ordre à sa jument de s’immobiliser. Entre eux et le camp de John Smith, il n’y a même pas la distance qui sépare l’autel du dernier banc dans la chapelle du village. Ils n’ont que le temps de mettre un pied à terre et de faire quelques pas, qu’un homme, étant quelques secondes auparavant en train d’ébrancher des troncs devant le camp, se dirige tranquillement vers eux en faisant tournoyer sa grosse hache à deux tranchants dans les airs. Un peu plus au nord du chemin, sept individus, accoutrés légèrement par cette chaude journée, chaînent du bois sur trois sleighs et ne semblent porter aucune attention aux nouveaux arrivants. Simple ruse imaginée par leur patron car ces types sont bien conscients de ce qui est en voie de se jouer derrière eux. D’ailleurs, les sleighs sont vraiment chaînées et les chevaux sont prêts à partir depuis un bon moment. Smith s’est juste dit qu’un filet de protection formé par ses employés, au cas où ça tournerait mal comme dans son rêve, ne serait peut-être pas de trop.
Le fou furieux continue à marcher vers le traîneau, mais de plus en plus rapidement, en brandissant toujours sa hache – Smith avait finalement opté pour cet outil au lieu de son fusil, le gardant en réserve tout près de la porte de son camp pour le cas où la robe noire serait plus coriace qu’il ne l’avait estimé ; du reste, dans son rêve, le fusil, s’est-il rappelé, ne lui avait pas été d’une très grande utilité. L’abbé Chénard, François et Louis, semblant paralysés sur place, déchirés entre l’horreur et ne pas savoir quoi faire, n’ont guère bougé. Même dans leurs visions les plus folles à l’endroit de Smith, jamais ils n’avaient imaginé une créature humaine aussi terrifiante. Plus qu’une vingtaine de pas et ce dément leur ferait peut-être goûter au fer de sa hache. Smith court vers eux maintenant et sa hache fouette l’air de tous les côtés encore plus vigoureusement. Il est tout près, à quelques souffles, et les quatre visiteurs peuvent nettement distinguer son corps maigrichon et fantomatique, sa longue barbe grise, son teint hâlé, ses traits vieux et menaçants, mais pas ses yeux, masqués par les rebords d’un gros casque de fourrure.
Smith s’arrête à un soupir du nez de l’abbé Chénard, relève son casque et tous peuvent maintenant voir ses énormes yeux noirs, qu’il aurait peut-être été mieux ne pas voir après tout, tant il y a de mal ayant pris racine en eux. Il crache un épais jet de salive brunâtre sur le bout d’une botte de l’abbé Chénard et lui braque sa hache sous le menton, un des tranchants lui effleurant la gorge. Un seul mouvement, d’un homme ou de l’autre, et ce sera le désastre. François se raidit les bras et fait un pas de côté pour porter secours à son curé, mais ce dernier réussit péniblement, sans que Smith l’en empêche avec sa hache, à lever sa main droite pour lui signifier de ne pas intervenir.
– Non François, non ! Reste-là…
– Z’est za brrrave garrrzon, écoute ta môman zi tu n’veux pas aller à zes funérrrailles… rugit Smith d’un accent bizarre, plusieurs de ses mots étant ponctués d’un long roulement insistant et inutile alors que d’autres sont prononcés avec un zézaiement agaçant. Il arbore un sombre sourire démoniaque, les quelques dents encore attachées à ses gencives étant noircies par le tabac qu’il chique continuellement. D’ailleurrrs, se remet à fulminer Smith, parrr zez nous, ze zont les femmes qui porrrtent des rrrobes, pas les zommes ! Alors rrrobe noirrre, ta plaze n’est pas izitte, rrr’tourrrne à tes affairrres pi t’ occupe pas des miennes. Comprrris ?
– Mais, nous voulons juste…
– La gueule ! Zi tu n’veux pas que j’zalizze ta belle rrrobe noirrre avec ton proprrre zang. La gueuuullleee, zé dit ! Z’est pas toé qui rrrun izitte ! Dans ton églize peut-êtrrre ban, mais pas izitte, comprrris ? Derrrnier averrrtizzement rrrobe noirrre, zacre ton camp !
Les poings de François, ceux de Louis aussi, s’ouvrent et se referment. S’ils n’avaient pas promis à leur curé de ne pas s’en mêler, ils auraient réagi depuis un bon moment. Le petit Émile, ayant quitté le traîneau, s’est réfugié contre la jambe de son père, réalisant brusquement qu’être un homme n’est pas si plaisant que ça après tout.
– Déguerrrpizzez d’izitte ! beugle toujours John Smith. Mais avant, j’vais t’montrrrer quelque zoze rrrobe noirrre…
Il abaisse sa hache à la hauteur de la poitrine de l’abbé Chénard et le tire de sa main libre par le bas de sa soutane vers la petite pente du lac où il n’y a que quelques pas à franchir pour atteindre la glace le recouvrant. Soudainement, Smith lâche son emprise sur le curé, lève la hache au-dessus de sa tête et d’un seul coup brise un grand trou dans la solide épaisseur de la glace. « Et il est fort en plus ce balourd ! » pensent en même temps François et Louis, ayant suivi jusqu’à la descente leur prêtre, agrippé par Smith tandis que le petit Émile est retourné se réfugier dans le traîneau. François et Louis sont quand même un peu soulagés de constater que la hache a servi à autre chose qu’à blesser leur prêtre. Fermement et sans aucune politesse, Smith accroche ensuite sa main droite au collet de la soutane de l’abbé Chénard, le force à pivoter et à se pencher au-dessus du trou avant de s’écrier :
– R’garrrde ça, rrrobe noirrre ! Vous zautrrres, lez avorrrtons de Dieu, vous zavez toujourrrs le don d’vous en prrrendrrre à zeux qui n’vous obéizzent pas. Mais avec moé, ça n’marrrche pas votre p’tit zantage ! Vous zaimez fairrre peurrr aux zens en prrrofitant d’leurrr ignorrrance pi en dizant toutes sorrrtes de sorrrnettes du genrrre « comme un yab qui s’débat dans d’l’eau bénitte… » J’vais t’dirrre une zoze moé : j’aimerrrais ban voirrr za comment za z’débat un currré dans d’l’eau maudite ! T’as comprrris maintenant rrrobe noirrre ? Rrramazze tes mangeux de baluztrrres pi fouttez-moé l’camp d’izitte avant que j’me fâzze !
Sur ce, il remet la hache sur son épaule gauche et empoigne de nouveau l’abbé Chénard par le bas de sa soutane afin de le tirer sur le chemin. Il le pousse violemment et ce dernier s’affale de tout son long aux pieds de François et de Louis, qui l’aident aussitôt à se relever. Encore une fois, comme l’été précédent lors de sa promenade forcée entre la Station Picard et le Rang Quatre, l’abbé Chénard goûte du bout des lèvres le sol de sa paroisse mais, à cette occasion-ci, projeté en avant comme un boulet de canon, sa fragilité physique n’y est absolument pour rien.
– Vous zavez comprrris la lezon maintenant, demi-porrrzions de Dieu ? vocifère toujours Smith alors que les trois hommes ont vite repris place dans le traîneau aux côtés du petit Émile et que François a commandé à sa jument de faire demi-tour. Ils ont déjà parcouru quelques acres sur le chemin du retour, mais ils entendent toujours Smith meugler :
– …sacrrrez l’camp pi n’rrr’venez plus fourrrrer l’nez dans mes zaffairrres. La prrrozaine fois, ze zont mes fuzils qui vous rrr’zevrrront ! Déguerrrpizzez au plus vite d’ma vue, ezpèzes de femmelettes ! Ezpèzes d’…
Le reste des braillements de Smith se perd dans les trots de plus en plus accélérés de la jument. Voyant le traîneau et ses occupants repartir vers le sud, les hommes de Smith peuvent enfin s’éloigner dans la direction opposée, vers la gare de Picard. Ils ont assez perdu de temps pour aujourd’hui. Et le temps, c’est de l’argent ! Voilà bien le dicton préféré de John Smith, qu’il ne cesse d’ailleurs jamais de répéter à ces employés, son fils y compris.
Insulté et humilié comme il ne l’a jamais été de sa vie, l’abbé Chénard n’ose remuer les lèvres dans le traîneau tandis que les autres passagers n’ont pas le goût plus que lui au bavardage. Même le petit Émile demeure bien muet. De telle sorte que personne ne prononce un seul mot pendant le parcours jusqu’au presbytère, là où François juge raisonnable de déposer l’abbé Chénard afin de lui éviter des pas supplémentaires, lui qui semble si bouleversé et épuisé.
Gravement malade aussi. Mais atteint d’une infection qui gruge plus le moral que le corps. Pendant plusieurs jours, les épouses des colons se relaient pour le soigner, le faire manger et le consoler. Aucun soin, aucun remède ne s’avérant efficaces pour traiter le mystérieux mal qui a frappé leur prêtre, les habitants se posent bien des questions entre eux. Même les bonnes tartes à la farlouche de l’épouse de Polydore Langlais, Amanda, la succulente cuisine et les petites attentions de Maria Morin, d’Hénédine Hébert, des deux sœurs Alice et Rose Bernier et de plusieurs autres femmes, ne réussissent pas à remettre d’aplomb le pauvre abbé Chénard. En quelques jours seulement, il est devenu amaigri, méconnaissable et, comble de malheurs, il commence à divaguer à propos des démons.
Le lendemain de la crise de Smith, l’abbé Chénard trouve à peine la force nécessaire pour célébrer au matin une courte messe d’une heure à la chapelle. Le lendemain, un dimanche, jour où les paroissiens de tous les rangs se rassemblent, son sermon est décousu. Il parle de faire attention aux démons, de tendre l’autre joue quand un de ses alliés attaque, mais sa conclusion manque décidément d’assurance. Pendant une bonne partie de la semaine suivante, la situation de l’abbé Chénard ne change guère, elle empire même. Certains commencent à se demander s’il ne serait pas approprié de faire signe à son cousin, le curé de Saint-Éleuthère, David Chénard, afin de recevoir des conseils. Le jeudi soir, une longue réunion entre tous les colons est tenue à l’étage supérieur de la chapelle sans la présence du prêtre. Tous se rallient à ceci : « John Smith ne fait pas seulement que voler leur bois, il est aussi en train de faire mourir à petit feu leur curé. » Ils se donnent trois jours, soit jusqu’au dimanche suivant, le 1er avril 1923, veille du mariage d’Ernest Hébert et d’Odélie St-Hilaire dit « Lessard », pour prendre une décision éclairée au sujet de l’abbé Chénard, à la condition que sa santé physique ne s’aggrave pas. D’ici là, si leur curé continue vraiment à dépérir, ils feront appel à de l’aide de l’extérieur. Ce que, finalement, les colons n’ont pas été dans l’obligation de faire puisque l’état du prêtre est demeuré à peu près le même jusqu’à la date fixée.
C’est justement ce dimanche-là que l’abbé Chénard émerge de sa torpeur grâce à deux nouvelles. D’abord, la visite de Wilfrid Lemieux avant la messe de sept heures, lui annonçant, une lettre à la main, la bonne nouvelle que son frère, Maurice, et les membres de sa grande famille, ont décidé de venir vivre à Saint-Athanase sur un lot en face du sien, a un peu ranimé le curé, qui a même pu afficher un timide sourire pointu. Toutefois, c’est une autre visite à la fin de l’avant-midi, quelques heures après la messe, qui arrive à chasser complètement l’apathie du curé. François Morin, Louis Lessard et « Pit » Boucher, les visages graves, sont entrés dans la cuisine de son presbytère pour lui annoncer une autre nouvelle. Normalement, pour tout autre homme, cette nouvelle aurait dû en être une bonne. Cependant, l’abbé Chénard n’est pas « tout autre homme » et il trouve cette nouvelle très mauvaise, la pire qu’il n’a jamais entendue de sa vie. Et cette nouvelle, elle a un lien direct avec un certain « John Smith ».
N’ayant plus rien de la pauvre loque humaine qu’il a été au cours de la dernière semaine, l’abbé Chénard, miraculeusement ressuscité d’entre les morts, se précipite vers ses bottes et son manteau avant de descendre les marches du presbytère à vive allure. Derrière lui, les trois colons ne peuvent qu’essayer de le rattraper. Ils savent bien que leur curé court obstinément vers une nouvelle aventure et qu’il serait bien inutile de vouloir l’arrêter. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est espérer pouvoir participer avec leur prêtre à cette autre péripétie qui, pour eux, sera tissée d’un rebondissement inimaginable.
QUATRIÈME ÉPISODE: L’ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR
Dieu seul savait peut-être pourquoi celui qui portait à la fois le prénom Edward et le nom de famille Smith semblait être destiné à couler à pic. Beaucoup plus au nord-est de Saint-Athanase – le Canton Chabot à l’époque – presque onze ans plus tôt, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, Edward Smith, capitaine du Titanic, avait péri avec plus de 1 500 autres personnes alors que la coque de son paquebot de luxe avait été éraflée par un iceberg. Après quelques heures seulement, la gigantesque embarcation avait finalement sombré au fond de l’Océan Atlantique, au sud de Terre-Neuve. La gazette du temps avait abondamment traité la catastrophe, de telle sorte que la majorité des Canadiens en connaissaient ses moindres détails. Aujourd’hui, le 1er avril 1923 – et c’est loin d’être un Poisson d’avril pour l’abbé Chénard, qui connaît bien les astuces d’une telle journée de plaisanteries pour avoir souvent été la cible préférée de ses confrères de classe – un autre Edward Smith, fils du méphistophélique John, que les colons ont malencontreusement appris à connaître au cours des dernières semaines, a aussi terminé sa vie en se débattant dans des eaux glaciales, sauf qu’il n’était pas aux commandes d’un bateau, mais d’une sleigh, et que la seule autre victime a été son cheval. En plus du prénom et du nom des deux hommes, une autre coïncidence relie les deux tragédies : elles se sont déroulées un dimanche, celle du « Titanic » commençant à 11h40 de la soirée, celle du « lac du Deux » se concluant à 11h40 de l’avant-midi.
« Le printemps sera beau et tôt cette année… » Voilà un petit bout de phrase que l’abbé Chénard avait entendu répéter maintes fois depuis quelque temps et qui avait fini par s’incruster en lui. Il ne savait pas trop pourquoi, mais cette remarque des colons l’avait rendu mal à l’aise au cours des derniers jours, plus particulièrement pendant sa longue période léthargique après l’attaque de John Smith à son endroit. Il n’avait pas apprécié être humilié, mais il avait encore moins prisé le fait qu’il n’avait pu saisir le sens de cette observation, qui n’avait eu de cesse de le torturer lors de son calvaire, allant jusqu’à l’affaiblir physiquement et mentalement. Ses colons avaient pensé que son supplice découlait de sa rencontre avec l’ignoble John Smith alors qu’en réalité, c’étaient les mots langage et printemps tôt qui lui avaient enlevé toute vigueur. D’ordinaire, quand l’abbé Chénard est tracassé par des mots, il réussit toujours à les interpréter mais là, pour ceux de « printemps tôt », il en avait été incapable. Leur sens lui avait complètement échappé et il n’avait pas aimé ça du tout, surtout que c’était la première fois que cela lui arrivait. Son manque d’expérience sur le territoire avait probablement été la principale raison à ce qu’il considère maintenant « un échec », mais il possède présentement sa réponse et il aime encore moins ça. S’il avait su que le chaud soleil de cette première journée d’avril allait réchauffer la glace du lac du Deux au point qu’elle se briserait sous le poids d’une sleigh chargée, il aurait agi bien autrement. Cependant, à la décharge de l’abbé Chénard, il faut ajouter qu’un autre tourment lui avait embrouillé l’esprit et celui-là, il avait un rapport avec John Smith : son langage. Il avait tellement concentré ses efforts sur cette pensée, ne trouvant la solution que la veille seulement, qu’il n’avait pu s’appliquer à réfléchir correctement aux mots printemps tôt. Dès que François Morin, Louis Lessard et « Pit » Boucher lui avaient appris la mauvaise nouvelle – elle-même transmise par Ernest Gagnon, qui était allé chercher de la marchandise à Picard, ne s’arrêtant que deux petites minutes sur les lieux du drame pour revenir au trot avant que midi ne soit sonné – au presbytère, l’abbé Chénard s’en était immédiatement voulu. « J’aurais dû être en mesure de prévoir ce qui allait arriver… » médite l’abbé Chénard dans le traîneau de Louis Lessard, à l’instant de se rendre une nouvelle fois au lac du Deux.
Ce qui était arrivé, c’était qu’au beau milieu du lac, Edward Smith, debout sur une sleigh chargée de sapins et d’épinettes coupés en douze pieds, tenant les cordeaux sans se méfier le moindrement du craquement de la glace, avait vu la pointe des membres du devant de sa sleigh piquer du nez et ouvrir une large brèche. Il n’avait eu aucun temps de réaction, la fissure s’agrandissant vers l’arrière pour plonger dans l’eau glacée le fils de John Smith, son chargement et enfin le cheval toujours attelé. Un employé, un certain Démétrius Bolduc de Kamouraska, qui suivait avec un autre attelage à cinq cents pieds derrière l’infortunée cargaison, raconta ainsi le terrible accident à son patron : « La sleigh s’est soudainement enfoncée avec Edward toujours dessus. Il a juste eu le temps de crier : « Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… » Puis, le poids le tirant vers l’arrière, le cheval s’est cabré, il a fait comme un demi-tour sur le dos avant d’aller écraser Edward, le museau vers le ciel dans des hennissements à faire dresser tous les poils du corps. C’est sûrement son poids qui a fait mourir Edward et qui l’a poussé vers le fond… Ayant laissé mon chargement bien à l’écart pour ne pas qu’il s’enfonce lui aussi, je me suis précipité vers le trou mais malheureusement, je n’ai jamais été en mesure de repêcher Edward, ni même de l’apercevoir… » L’employé avait eu peur d’être réprimandé et vilipendé par le paternel mais curieusement, il avait reçu une petite tape amicale sur l’épaule. « T’as fait z’qui fallait fairrre… Zort et laizze-moé trrranquille… » avait juste dit John Smith, d’une voix chevrotante et calme que Bolduc ne lui connaissait pas. N’ayant même pas eu le temps de revenir de sa surprise, Démétrius Bolduc avait vu John Smith s’effondrer à genoux, les coudes appuyés sur une bûche servant visiblement de chaise. En franchissant la porte pour ressortir du camp de Smith, Démétrius avait entendu son boss se mettre à pleurer comme un enfant, ses geignements étant encore plus pénibles à supporter que les hennissements du cheval d’Edward quelques minutes auparavant.
En ce début d’après-midi dominical, John Smith, qui a pris un vrai coup de vieux – si cela est encore possible – en quelques minutes seulement, pleure toujours alors que l’abbé Philippe Chénard est à son chevet. Il est maintenant allongé sur un lit rudimentaire, formé d’un tas de branches de sapin éparpillées sur quelques vieilles croûtes de bois, qui reposent elles-mêmes sur quatre bûches de bouleau, placées debout aux extrémités. Smith est enveloppé jusqu’au cou dans une catalogne déchirée de partout et paraît aussi désemparé que ne l’a récemment été l’abbé Chénard. Malgré l’agréable chaleur à l’extérieur, il fait un peu frisquet dans le camp puisque la baratte à bois n’est pas allumée. François Morin, qui a accompagné le curé avec Louis Lessard et « Pit » Boucher – l’abbé Chénard et François sont montés dans le traîneau de Louis tandis que « Pit » est venu avec son propre attelage, étant donné qu’il habite au Rang Quatre Est – se charge de faire un bon feu. Ceci fait, sur un signe discret de l’abbé Chénard, les trois colons sortent du camp pour n’y laisser, un peu à contrecœur – ils s’étaient pourtant bien jurés de ne plus jamais laisser Smith faire de mal à leur curé mais encore une fois, ils ont cédé aux directives de l’abbé – que leur desservant et ce furieux de John Smith, devenu subitement bien sage à leurs yeux. Après quelques échanges entre les deux hommes, Smith, entre ses nombreux sanglots, sans plus aucune trace d’accent, de roulement de mots ou de zézaiement, demande :
– Comment avez-vous deviné monsieur le curé ?
– Pendant mes études, j’ai un peu voyagé mon ami…répond doucement l’abbé Chénard, esquissant son habituel petit sourire pointu. J’ai rencontré bien des gens de tous les coins du pays, plusieurs venant du Nouveau-Brunswick, et jamais, au grand jamais, je n’ai entendu quelqu’un venant de cette région parler comme vous le faisiez. Même si j’ai été surpris par votre hache à deux tranchants appuyée sous mon menton, j’ai été autrement étonné lorsque vous vous êtes mis à hurler… Tout de suite, je me suis rendu compte que quelque chose clochait dans votre façon de parler, mais j’étais bien incapable de dire quoi au juste à ce moment. C’est ça qui m’a chamboulé durant la semaine suivante… Je me disais : « Voici un homme qui en fait un petit peu trop, qui veut passer pour quelqu’un d’autre ou qui ne veut pas qu’on le reconnaisse. Mais pourquoi donc ? » Voilà bien la question que je me suis tant posé et qui m’a fait si souffrir… Vous avez sûrement réussi à tromper la plupart des gens, y compris mes courageux colons, mais ce petit jeu ne pouvait pas prendre avec moi. C’est là que vous m’avez sous-estimé cher monsieur de Saint-Roch-des-Aulnaies !
John Smith, quelques minutes plus tôt, avait révélé sa véritable identité et sa paroisse d’origine à l’abbé Chénard, sans même que ce dernier ne le presse de questions. Le curé lui avait juste souligné « Qu’il avait découvert sa supercherie et ses mensonges. Qu’il était temps d’y mettre fin avant que la situation ne s’aggrave encore. »
– Vous m’avez promis de ne jamais révéler qui je suis réellement monsieur le curé… se lamente John Smith en s’essuyant les yeux du revers d’une main sale. Vous tiendrez parole ?
– Une promesse est une promesse, le rassure l’abbé Chénard en s’assoyant sur la seule bûche libre pouvant servir de chaise.
– C’est important pour moi, reprend Smith toujours en pleurnichant. Je ne veux pas que les noms de mes ancêtres, qui ont été des gens importants dans ma paroisse et dans toute la région, soient entachés par mon comportement dégoûtant …
L’abbé Chénard se penche sur le corps secoué de sanglots, prend entre ses mains celle de John Smith qui ne lui sert pas de mouchoir et, d’un ton des plus apaisants, expose le fond de sa pensée :
– De toute façon, je ne vois pas ce que cela donnerait de dévoiler tous les détails… Ce qui est important désormais, c’est de cesser vos escroqueries, vos mensonges, votre brutalité, tout le reste, et d’essayer de réparer les dégâts, si cela est faisable. Non pas en ce qui concerne les gens que vous avez abusés, ça vous le ferez plus tard si vous le voulez, mais j’estime d’abord important de faire la paix avec vous-même et de vous rapprocher un peu plus de Dieu, notre Père à tous.
– Vous ne m’en voulez donc pas ?
– Vous êtes une créature de Dieu et je vous aime. J’ai appris à pardonner avant même que la faute ne soit commise. Maintenant, il est temps de me raconter… Il est grandement temps de me dire pourquoi vous avez monté tout ce manège ici et pourquoi vous avez emprunté un autre nom. Pourquoi aussi vous avez adopté cette attitude de berner les gens et de profiter de leurs faiblesses. Allez mon ami ! racontez-moi…
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François Morin, Louis Lessard et « Pit » Boucher, à leur sortie du camp de John Smith, ont été quelque peu surpris de constater que de nombreux colons les ont suivis pour se regrouper dans la minuscule cour. Il y a bien là une soixantaine d’hommes, femmes et enfants. Une seule et même idée semble s’être propagée de l’un à l’autre : « Ils ont trop vu leur cher curé souffrir au cours des derniers jours pour l’abandonner une nouvelle fois aux mains d’un être dépravé, méprisant, dangereux et prêt à faire mourir un serviteur de Dieu. Ce coup-ci, foi commune des colons de Saint-Athanase, ils sont bien déterminés à intervenir, à sauver leur prêtre des griffes de ce démon et à faire fuir ce suppôt de Satan loin de leur territoire. »
– Qu’est-ce qui se passe là-dedans, François ? se renseigne Joseph Ouellet père.
– Je ne sais pas… essaie de répondre François Morin.
– Voyons voir ! grogne « Pit » Lafrance. Il ne faut pas le laisser seul avec ce fou !
– Il nous a donné l’ordre de sortir… proteste Louis Lessard.
– Pi vous l’avez encore écouté comme des p’tits moutons ? lance Ferdinand Fournier.
– Mais, on ne pouvait pas… tente d’articuler « Pit » Boucher.
– Ce n’est pas très prudent ! s’exclame Ernest Gagnon.
– Moi, j’entre ! s’époumone Trefflée Michaud, la hache sur l’épaule, prêt à servir la même médecine à John Smith.
– Non, attend Trefflée ! l’arrête Polydore Langlais, en lui barrant le chemin. Il vaut peut-être mieux patienter un peu…
– C’est ça, dix minutes pas plus… renchérit Thaddée Mercier.
– Pi si on entend le moindre bruit étrange, on fonce ! s’écrie Wilfrid Lemieux.
– On lui fera regretter de s’en être pris à notre curé… rugit Alexis Boucher.
– Pi d’être venu se fourrer le nez icitte… vocifère Germain Lévesque.
– Pi de nous avoir volé notre bois… bougonne Eddy Daniel.
– Du calme, les hommes ! fait une mélodieuse voix de femme à travers la foule, celle d’Amanda Michaud, l’épouse de Polydore Langlais. Ce n’est certainement pas ce que veut monsieur le curé…
– Elle a raison… s’exprime à son tour Alice Gagnon, la femme d’Elzéar Hébert.
– Oui, mais mère, s’il devait arriver un malheur ? l’interrompt un jeune homme à ses côtés.
– Tu ne te mêles pas de ça Ernest ! le gronde Alice. Ne te souviens-tu donc pas que tu te maries demain ? Tu aurais l’air de quoi d’aller te bagarrer la veille de tes noces et qu’en penserait Odélie ?
– Bon, on se calme tous ! appelle à l’ordre Olivier Dubord, sortant du groupe et s’approchant de François Morin, qui est toujours à quelques pas de l’entrée du camp. Tu en penses quoi François ?
– Vous vous souvenez de l’état de monsieur le curé ces derniers temps ? Tous répondent « oui » ou hochent simplement la tête. Eh bien, poursuit François, ce gars-là, ce damné John Smith, est encore plus affaibli que lui…
– Pi on croit que dans cet état, il ne peut pas faire grand mal à monsieur le curé, éclaircit « Pit » Boucher.
– Rappelez-vous qu’il vient de perdre son fils, achève Louis Lessard. Il n’a sans doute pas le cœur à s’en prendre à monsieur le curé…
– Pi si c’est le contraire ? intervient encore Ferdinand Fournier.
– Pi s’il veut simplement se confesser ? glisse Rose Bernier, la femme de Thaddée.
– On verra bien ! C’est vrai que ça a l’air bien calme pour le moment, restons juste aux aguets… conseille Exélius Lemieux.
– Dix minutes, pas plus ! répète Thaddée Mercier.
Et les dix minutes suivantes ressemblèrent aux précédentes, chacun ayant son petit grain de sel à ajouter !
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Pendant que les colons piaillent et s’échauffent entre eux, à savoir quoi faire ou ne pas faire, John Smith déballe tout son sac à l’abbé Chénard en moins de sept minutes, respectant amplement le délai de temps imposé par Thaddée Mercier, dont il ignore toutefois l’existence, et se préservant ainsi d’une intervention musclée de la part des fidèles ouailles du curé.
– Tous mes malheurs ont commencé en 1898, quinze ans après mon mariage avec Ildéphonsine, entreprend de narrer John Smith à l’abbé Chénard. Sa voix est à peine perceptible et le curé doit se pencher un peu plus sur lui pour bien l’entendre. Il pleurniche toujours, mais en plus, il murmure, craignant peut-être que ses paroles passent à travers les minces murs de son camp. S’il avait alors su que les colons étaient bien trop occupés à s’enflammer entre eux pour se concentrer sur ce qui se disait à l’intérieur, probablement que John Smith n’aurait pas pris la précaution de parler si faiblement.
– Pour faire une histoire courte, enchaîne en chuchotant toujours Smith, mon père était le fils d’un noble seigneur des Aulnaies. À l’automne de 1898, il a été attaqué par un vagabond, battu à mort et abandonné dans un boisé. On le retrouva un mois plus tard et vous imaginez sans peine dans quel état son pauvre corps était… Ma mère a tellement eu de chagrin, qu’elle est morte à son tour quelques jours avant Noël. À cette époque, nous habitions à Saint-André puisque Ildéphonsine était native de cette paroisse. Nous avions déjà quatre enfants et ma femme était enceinte d’un autre, qui allait être Edward, ce cher fils que j’ai perdu aujourd’hui. En 1901, Ignace, notre aîné, a été estropié par la grande scie d’un moulin où il travaillait et il est mort au bout de son sang, avant même que le docteur n’arrive sur place. Deux ans plus tard, Frasildée, notre seule fille, est décédée de la tuberculose. Nous en avions assez de tous ces malheurs et nous avons décidé de décamper. Nous avons vécu d’une paroisse à l’autre, sans jamais rester bien longtemps au même endroit. En 1912, Octavien, notre troisième fils, a brûlé vif dans notre maison à Saint-Pacôme. Ayant tout perdu en plus d’un autre fils, nous sommes partis avec notre baluchon en direction de l’Islet. Là-bas, nous avons essayé d’oublier toutes nos épreuves et de vivre heureux, mais la fatalité n’en avait pas fini avec moi. En 1919, la grippe espagnole est venue me faucher mon Ildéphonsine et Tancrède, un autre de mes fils. De notre belle famille, il ne restait donc plus qu’Edward et moi. J’en avais assez… J’avais déjà commencé à m’en prendre à Dieu, que j’aimais pourtant du plus profond de mon cœur avant toutes mes épreuves, mais après la perte de ma femme, je me suis mis à Le détester encore plus et à Le calomnier de toutes les façons imaginables. Il m’a presque tout enlevé, pourquoi continuer à l’aimer ? Je me suis rendu compte que ça fonctionnait mieux comme ça, en l’haïssant et en me faisant détester des autres, parce qu’Il m’a laissé tranquille ensuite… En tout cas, c’est ce que je pensais jusqu’à aujourd’hui. Mon dernier fils est mort ! braille-t-il encore plus fort. Il a gagné… Il m’a tout enlevé, je ne suis plus rien ! Et le diable n’est pas mieux, il n’a même pas été capable de m’aider !
– Vous êtes dans l’erreur mon ami ! rétorque l’abbé Chénard, qui a écouté les malheureux propos de Smith sans l’interrompre une seule fois. Face à tant de douleurs, le desservant, qui est un être plus que sensible, un homme qui aime inconditionnellement et qui est très aimé en retour, tant par ses colons que par les personnes qu’il a un jour côtoyés, a beaucoup de peine et de pitié pour John Smith. Des larmes perlent aux coins de ses yeux, mais il se ressaisit immédiatement :
– Dieu a créé l’univers, les hommes, les femmes, les animaux et tout ce qui existe. Cependant, une fois sa merveilleuse création achevée, Il nous a laissé complètement libres, sauf pour quelques situations décrites dans les Saintes Écritures. Il est faux de penser qu’Il intervient dans nos vies pour nous exposer à des épreuves. C’est une vieille conception qu’il faut revoir aujourd’hui… Je pourrais épiloguer longtemps sur le sujet, mais j’ai bien peur que les serviables colons qui m’ont accompagné ne commencent à s’impatienter dehors… Je vous prie de me croire, Dieu n’est pas venu, comme vous le pensez, chercher vos parents, vos cinq enfants et votre épouse. Il n’y a pas là, non plus, de destin ou de fatalité, cela fait simplement partie du cycle de nos vies. Vous avez été malchanceux de perdre tant de personnes aimées en si peu de temps, mais ne vous en prenez pas à Dieu, Il n’y est pour rien mon ami. Aimez-Le comme vous l’avez déjà aimé, rapprochez-vous de Lui, et vous verrez le reste de votre vie sous un bien meilleur jour. »
– De toute façon, j’en ai marre ! riposte John Smith, qui a brusquement cessé de pleurnicher. J’ai escroqué le gouvernement, bien des gens et j’ai fait de l’argent… Mais, qu’est-ce que cela me donne maintenant ? Je suis seul au monde, je n’ai plus rien, sauf quelques milliers de piastres. Je veux vous les donner pour avoir été si bon avec moi. Regardez sous le lit, il y a une petite boîte…
– Je n’en veux pas ! le coupe aussitôt l’abbé Chénard. Bien que notre communauté soit très pauvre et que nous en aurions plus que besoin, je serais assez inconfortable d’utiliser cet argent en sachant bien comment il a été gagné. Je vais vous conseiller quoi en faire et comment agir mais auparavant, je dois absolument avertir François, Louis et « Pit » que tout se passe bien.
**********
Pendant ce temps, les colons continuent à argumenter entre eux. Tous ont avancé de plusieurs pas et ne sont plus qu’à une vingtaine de pieds de la porte du camp, bien gardée par François Morin, Louis Lessard, « Pit » Boucher, Olivier Dubord, Wilfrid Lemieux, Alexis Boucher, Ernest Gagnon et Thaddée Mercier.
– Et si c’est finalement notre curé qui lui règle son affaire à ce diable ? beugle Léandrus Hébert dans la foule.
– Oui, un vrai diable ! clame une voix d’enfant tout juste à côté de lui. C’est le petit Émile Morin qui, avec la permission de sa mère demeurée au camp des Morin pour s’occuper des siens, a descendu au lac du Deux à bord du traîneau de la famille Hébert. Je l’ai vu en personne et je ne veux plus jamais le revoir !
– Ça fait bien quinze minutes qu’il est là-dedans, hein Thaddée ? s’enquit « Pit » Lafrance.
– Juste huit… répond ce dernier, une montre de gousset à la main.
– Ouais, et si ce sont ces deux dernières minutes qu’il faut à ce balourd pour trancher la gorge de monsieur le curé ? objecte Gérard Ouellet.
– La belle affaire… soupire Elzéar-Amédée Thibault.
Sur ces derniers mots, la porte du camp s’ouvre et l’abbé Chénard apparaît sur le seuil. Il sursaute, cligne des yeux à plusieurs reprises et arbore un franc sourire pointu. Il est manifestement ahuri, mais agréablement ravi aussi, de voir presque tous ses colons réunis dans la cour. L’abbé Chénard fait un signe à l’endroit de François Morin, qui se trouve toujours tout juste à côté de la porte. Ce dernier fait trois pas vers lui et l’abbé Chénard lui susurre à l’oreille :
– Tu peux rester encore un peu ? François acquiesce par un signe de tête. Demande à Louis et à Thaddée de rester aussi, je vais avoir besoin de vous trois, mais j’en ai encore pour quelques minutes à discuter avec monsieur Smith. Attendez que je ressorte, il n’y a aucun danger et je n’en ai pas pour longtemps… Dis merci de ma part à tous les colons d’être venus me porter secours, mais dis-leur aussi que je leur conseille, et même leur ordonne, de rentrer chez eux. Toute cette histoire est terminée maintenant…
L’abbé Chénard fait alors un petit salut de la main à la foule. Un geste simple, pouvant être perçu comme un « tout va bien », et il se retourne pour pénétrer une autre fois dans l’antre de John Smith, en prenant bien soin de refermer la porte sur lui, au grand désappointement de tous les colons, sauf François Morin.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit François ? le questionne Ernest Gagnon.
– Que tout va pour le mieux… réplique François. Il vous demande de vous en aller immédiatement… Je resterai avec Louis et Thaddée, s’ils le veulent bien…
– Pas de trouble ! atteste Thaddée Mercier.
– Pareil pour moi… agrée aussi Louis Lessard.
– Une baptême de belle affaire… souffle encore Elzéar-Amédée Thibault, sur un ton à mi-chemin entre la déception et la mauvaise humeur.
– Allez les gars, les femmes et les enfants, on rentre tous chez nous… tonne « Pit » Boucher en claquant des mains. Nos amis nous redonneront des nouvelles plus tard… Envoyez, envoyez, on s’en va !
Dix minutes plus tard, il ne reste plus dans la cour que François, Louis et Thaddée ainsi que deux attelages de chevaux. Assis sur le rebord du traîneau de Louis Lessard, qu’il a approché encore plus près du camp, les trois colons jasent entre eux, attendant patiemment les instructions de leur prêtre.
**********
John Smith est maintenant debout et il marche de long en large. L’abbé Chénard n’a pas été étonné du tout de le voir levé lorsqu’il est revenu à l’intérieur. « Il va mieux parce que lui, il a eu ses réponses beaucoup plus hâtivement que moi dernièrement… » songe le curé en s’approchant de lui.
– Bon, cessez de marcher comme ça, vous aurez besoin de toutes vos capacités tout à l’heure ! entame l’abbé Chénard de manière autoritaire. Je vais vous dire ce qu’on va faire, mais j’ai besoin de toute votre attention. D’abord, vous avez de quoi écrire ?
Le nouveau John Smith, à peu près le même individu physiquement mais qui, en quelques heures seulement, est devenu plus humain et serein intérieurement, s’accroupit et tend les mains sous son lit de fortune. Il en retire une boîte – « petite » avait-il dit, mais elle apparaît énorme aux yeux de l’abbé Chénard. Il l’ouvre, dévoilant tout son trésor. Le curé manque de chanceler et de tomber à la renverse en voyant tant de billets du Dominion et de pièces d’or. Smith farfouille dans la boîte et finit par trouver un encrier et une vieille plume.
– Je n’ai pas de papier, mais on peut prendre un dessus de la boîte… suggère-t-il en déchirant le carton avant même que l’abbé Chénard ne remue les lèvres.
– Laissez-moi l’instant d’écrire quelques phrases et je vous explique tout aussitôt après, dit l’abbé Chénard en prenant l’encrier, la plume et le couvert de la boîte des mains de Smith. Comme il n’y a pas de table dans le camp, il se met à genoux devant la bûche et commence à écrire. Au bout d’un certain temps, satisfait de son travail, il se relève, plie le carton en deux et le place sous la ceinture de sa soutane.
– Maintenant, assoyez-vous sur cette bûche et écoutez-moi bien, repart l’abbé Chénard tandis que John Smith obéit à sa consigne. Je juge qu’il n’est pas raisonnable pour vous de demeurer ici plus longtemps. Vous désirez que je ne divulgue pas votre véritable identité et je me plie gentiment à votre prière, mais comment ferais-je pour retenir mes colons plus longtemps ? Ils vous détestent, c’est d’ailleurs ce que vous souhaitiez, mais si vous restez encore, ne serait-ce qu’une nuit, je ne sais pas ce qui pourrait arriver… Je ne dis pas qu’un de mes colons pourrait aller jusqu’à vous tuer, ils sont trop bons pour poser un geste aussi étourdi, mais votre présence est une perpétuelle source d’embarras et de tiraillements. Pensez aussi que les nouvelles vont vites, qu’il y a d’autres bûcherons dans les chantiers, plus durs de cœur et venant d’autres paroisses, qui veulent peut-être avoir votre tête après ce que vous m’avez fait subir l’autre jour. Pour tout dire, j’appréhende le pire et cette fois-ci, je vais suivre mes intuitions… Une mort violente, celle de votre fils, ça suffit !
– Mais, ça ne me fait rien de mourir…
– Vous n’allez pas me recommencer vos jérémiades ! J’ai déjà passablement assez de pitié comme ça pour vous et du reste, nous n’avons pas de temps à perdre du tout… Contentez-vous de m’écouter et de me répondre lorsque je vous le demande ! En voici une question : devez-vous de l’argent à vos employés ?
– Le samedi, donc hier, c’est le jour de la paie, et tous ont été réglés avant de retourner chez eux. Personne n’a travaillé aujourd’hui sauf Edward, Bolduc, qui voulait rester, et moi. Je ne dois donc qu’une dizaine de cents à Bolduc… Tenez, continue Smith en plongeant une main dans sa boîte pour en sortir trois billets du Dominion, tous neufs, prenez-les et donnez-les à Bolduc si vous le rencontrez. Il devrait être content, ça représente un salaire de trois jours d’ouvrage. Et dites-lui bien que je ne lui en veux pas pour ce qui est arrivé à Edward, il n’y est pour rien ce vaillant garçon…
– Je le ferai, soyez-en assuré, confirme le curé en prenant les billets de vingt-cinq cents pour les glisser dans une poche de son manteau. Ensuite, avez-vous une liste de vos employés ? Il faudra bien les prévenir de ne plus revenir… John Smith fouille de nouveau dans sa boîte, trouve un petit bout de papier brun, crasseux et chiffonné, et le confie à l’abbé Chénard, qui parcoure rapidement les noms inscrits ainsi que les lieux d’habitation. Parfait, je me charge de joindre ou d’intercepter ces hommes et d’essayer de les placer dans d’autres chantiers puisqu’ils seront sûrement un peu déconcertés d’avoir perdu leur travail et un si bon salaire. Autre chose encore, les chevaux, les sleighs et tout le reste, ça vous appartient ?
– Il ne me reste plus que trois chevaux et autant de sleighs dans la petite havel, un peu plus à l’ouest. La plupart de mes employés fournissaient leurs chevaux, leurs sleighs et leurs outils. Ils sont partis en traîneau avec leurs chevaux, mais leurs sleighs sont restées dans les chantiers. Pour ce qui est du reste de l’outillage, il n’y a pas grand-chose à part des sciottes, des godendarts, des haches et des crochets.
– Bon, je vais veiller à tout ça aussi. Il est maintenant temps de passer à l’essentiel, c’est-à-dire à mon plan en ce qui vous concerne, si vous le voulez bien… Il est deux heures et quart, indique l’abbé Chénard en consultant sa montre-bracelet, si on se dépêche, vous pourrez prendre le dernier train vers Québec, celui de quatre heures moins vingt. Eh oui ! c’est là que je vous conseille d’aller en reprenant votre vraie identité, en vous comportant dès cet instant-ci comme si vous n’aviez jamais été John Smith et que vous n’aviez même jamais connu ce type. Tenez, poursuit l’abbé Chénard en présentant le bout de carton à Smith, j’ai noté au bas une adresse. Vous vous y rendrez et vous demanderez monsieur le vicaire Jean Mathieu, dont le nom est marqué juste au-dessus des recommandations que j’ai écrites à votre égard afin qu’il comprenne bien ma démarche. Lorsqu’il verra ma signature, il ne vous posera aucune question. C’est un homme tout à fait exceptionnel, qui vous aidera dans votre nouvelle vie. J’ai confiance en vous et je suis persuadé que vous ne me décevrez pas parce que je sais aussi que vous ne voulez plus vivre dans la haine, le mensonge et la fraude. Redonnez une place importante à Dieu dans votre vie et je suis convaincu que vous passerez des jours plus heureux sans causer de torts à quiconque.
L’abbé Chénard s’arrête un moment, se tapote le bout du nez de l’index, donnant l’impression qu’il a oublié de mentionner quelque chose d’important.
– Ah oui ! Pour l’argent qu’il y a dans cette boîte… J’ai dit que je n’en veux pas et je ne reviens pas là-dessus. Mais, là où vous allez, vous n’en aurez pas besoin. On peut le brûler, ce qui ne serait peut-être pas la meilleure solution, ou le donner à des gens nécessiteux, ne sachant pas d’où il provient. Notre Seigneur pardonnera certainement ce petit écart si l’argent est offert à des pauvres… Le père Mathieu s’occupe d’orphelinats à Québec, donnez-lui l’argent, il saura quoi en faire, toujours sans vous poser une seule question.
– Vous avez parlé de pardon monsieur le curé mais moi, est-ce que je serai un jour pardonné par le Bon Dieu ?
– Tout homme a droit à la Rédemption mon ami. Si je vous ai dit tantôt que je pardonne avant même que la faute ne soit commise, Dieu est infiniment plus bon que moi, Il pardonne le péché avant même qu’il ne soit pensé. Il faut vous en aller en paix maintenant…
– Mais je ne peux pas m’en aller comme ça… recommence à pleurnicher John Smith. Le corps de mon fils n’a même pas encore été repêché. Je dois m’occuper de ses funérailles…
– Il faudra peut-être des semaines avant qu’on le retrouve, précise l’abbé Chénard. Il ne réapparaîtra peut-être que lorsque le lac sera complètement calé. Et vous, c’est tout de suite, je vous le répète, que vous devez partir. Rassurez-vous, dès qu’on découvrira le corps d’Edward, je communiquerai avec vous par…
– Non ! meugle Smith entre deux sanglots. Je ne veux pas savoir ! Ce que je veux, si je n’exagère pas, c’est une autre promesse de votre part…
– Qui est ?
– Edward a toujours aimé ce territoire et surtout la montagne Thompson… Pouvez-vous faire en sorte qu’il soit enterré à son sommet et qu’une petite croix indique juste « Edward, fils bien-aimé, parti trop vite le 1er avril 1923 » ?
– Si ce n’est que ça, vous avez ma promesse, le réconforte l’abbé Chénard. Dès que sa dépouille sera retrouvée, je m’occuperai de célébrer dignement ses funérailles en notre chapelle. Cela fait, son corps sera transporté sur la montagne Thompson, inhumé, et je m’y rendrai moi-même pour bénir la terre qui recouvrira son cercueil. Une croix y sera aussi plantée avec l’inscription que vous avez formulée. Je vous promets sincèrement que tout cela sera fait. Maintenant, il faut rassembler au plus vite ce que vous désirez emporter avec vous si on ne veut pas que vous ratiez le train de quatre heures moins vingt. Autre chose, avant que je demande à François, Louis et Thaddée de venir vous aider ?
– Oui, une seule… Comment pourrais-je vous remercier, vous offrir quelque chose en retour de tout ce que vous avez fait pour moi ? J’ai été si mauvais pour vous la semaine dernière…
Les yeux de l’abbé Chénard s’agrandissent tout à coup, un large sourire pointu, le plus beau qu’il n’a jamais peut-être affiché, se dessine également sur ses lèvres.
– Vous voulez vraiment m’être utile à quelque chose ? John Smith secoue énergiquement la tête de haut en bas plusieurs fois. Vous avez de l’expérience dans le domaine du bois, pouvez-vous me donner des conseils, mais je les veux honnêtes, pour faire patenter des lots le plus vite possible, ou du moins à ce qu’ils deviennent disponibles à la colonisation ? C’est que, ces lots-ci, ceux que vous avez commencé à bûcher, font l’envie de bonnes gens de l’extérieur, qui aimeraient bien venir se joindre à notre belle grande famille de colons. Toutefois, ça prend du temps pour faire patenter des lots… Ça prend du temps avant qu’ils ne soient libres pour de futurs colons et j’ai bien peur que les braves membres de la famille désireuse ne se découragent…
– Ça, monsieur le curé, croasse Smith en montrant ses quelques dents noircies restantes en guise de sourire, c’est une des choses les plus faciles à faire ! Il suffit juste de savoir comment la faire…
Cela ne prit pas plus que quelques minutes à John Smith pour donner à l’abbé Chénard des petits trucs efficaces – mais honnêtes, a-t-il répété au moins quatre fois – afin d’acquérir, en moins de trois ou quatre semaines, des lots en vue d’accueillir de nouveaux colons. Peu après, les deux hommes s’échangent une chaleureuse poignée de main et l’abbé Chénard ouvre enfin la porte du camp pour déambuler vers ses colons, qui se lèvent en même temps.
– Pouvez-vous aider monsieur Smith à ramasser ses affaires ? Il nous quitte pour aller vivre ailleurs… leur signale l’abbé Chénard tandis que les trois hommes, sans un seul mot, franchissent le seuil du camp. Ils n’ont pas grand-chose à faire puisque John Smith a déjà tous ses effets entre les mains, se contentant de sa petite boîte en carton, de son vieux manteau en loques et de son gros casque de fourrure, devenu plus noir que blanc.
– Je n’emporte pas le fusil et les cartouches… Qu’est-ce qu’on en fait monsieur le curé ? s’égosille John Smith afin que l’abbé Chénard puisse l’entendre du dehors.
– Ce n’est pas un gros problème ça, mon ami ! lui siffle l’abbé Chénard par le biais d’un franc sourire pointu en repassant le seuil du camp. Le curé va vers le coin où est appuyé le fusil, canon vers le haut, se penche pour le saisir ainsi que les cartouches qui reposent au sol et se dirige vers l’ancien lit de John Smith. Il y jette fusil et cartouches avant de se retourner vers les trois hommes, qui sont adossés au mur de la porte.
– Quelqu’un a des allumettes ? interroge l’abbé Chénard.
Louis Lessard s’avance et lui tend une petite boîte. Le desservant en vide le contenu sur le lit, mais garde une allumette de bois entre ses doigts. De l’ongle du pouce, il la craque et la tire à travers les autres, sur les branches de sapin. Une petite flamme prend instantanément et se propage en grésillant à l’ensemble du lit.
– Voilà qui devrait régler non pas un, mais deux problèmes ! ricane l’abbé Chénard, le sourire toujours pointu, en sortant et en invitant les autres à le suivre. On sera aussi débarrasser du camp ! Il est plus que temps de nous dire adieu. Bon voyage monsieur Smith et souvenez-vous toujours de notre conversation !
À 3h33, les deux traîneaux quittent l’emplacement du camp en feu, dans des directions différentes. Le premier, derrière lequel sont attachés les trois chevaux – « qui seront donnés aux colons les plus pauvres ainsi que les outils et les sleighs, qui pourront être ramassés plus tard » avait décidé l’abbé Chénard – de Smith, avec à son bord l’abbé Chénard et Thaddée Mercier, remonte vers le nord et le village des colons, le second, ayant comme passagers François Morin, Louis Lessard et John Smith, se dirige vers le sud et la gare de Picard.
**********
Au cours de cette même soirée du 1er avril 1923, François Morin, se rend au presbytère afin d’informer l’abbé Chénard des derniers détails.
– Notre homme a bel et bien pris un billet pour Québec monsieur le curé, lui rapporte François. Nous nous sommes assurés qu’il soit monté à bord et que le train démarre vers l’ouest avant de revenir au village.
– Une bonne chose de faite mon ami ! Il y a une leçon à retirer de tout ça : la bonté triomphera toujours de la méchanceté, quoi qu’on en pense… observe l’abbé Chénard en exhibant son traditionnel sourire pointu. Bon, la journée a été longue pour tous, il faut maintenant aller se reposer. À huit heures, demain matin, il y a le premier mariage de l’histoire de Saint-Athanase à célébrer. Ce sera là une belle occasion de se réunir, de fêter entre nous et d’oublier, en gardant néanmoins en mémoire l’essentiel de la leçon, ce triste épisode de John Smith, surtout qu’il est désormais terminé !
Terminé cet épisode de John Smith ? Pas tout à fait, l’abbé Chénard s’est un peu trompé, il y aura d’autres séquelles, mais le curé ne les apprendra que le lendemain matin, une trentaine de minutes avant le mariage d’Odélie St-Hilaire dit « Lessard » et d’Ernest Hébert. Il en aura vent bien après plusieurs de ses colons parce que lui, l’abbé Chénard, a dormi comme une souche toute la nuit, se reposant comme il ne l’a pas fait depuis des jours. Pendant qu’il dormait profondément, des dizaines de colons des rangs Deux, Quatre, Six, Huit et même du village, tout près du presbytère, épouvantés par des gémissements diaboliques semblant surgir d’outre-tombe, ont juré avoir entendu une plainte languissante, qui s’est répétée et répétée encore dans d’atroces lamentations : « Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… »
CINQUIÈME ÉPISODE: LE REVENANT ET LE FANTÔME
– …Ernest, vous pouvez maintenant embrasser la mariée…
L’abbé Chénard ne peut finir sa phrase puisque, au même moment, la porte de la chapelle – la première, celle qui donne directement sur le dehors – s’ouvre et va rebondir sur le cadre extérieur avec fracas. Tous les colons, hommes, femmes et enfants – car il n’y a pas d’école en ce lundi à cause du premier mariage de l’histoire de Saint-Athanase – louchent instinctivement dans cette direction. Ils ne voient rien sinon, à travers les portes battantes – celles qu’il faut pousser ou tirer, selon l’action de pénétrer ou de sortir de l’enceinte – vigoureusement fouettées d’avant en arrière, un opaque tourbillon de neige, soufflé par un vent violent, qui rappelle à tous que, malgré la température clémente et inespérée des dernières semaines, l’hiver n’est pas tout à fait terminé même si le mois d’avril vient d’être entamé. Les yeux d’Odélie St-Hilaire dit « Lessard », ceux d’Ernest Hébert, les futurs mariés rassemblés au pied de l’autel, sont aussi rivés sur les portes battantes. Du reste, le regard de l’abbé Chénard est également fixé sur l’aveuglant tourbillon de neige. Il trouve bizarre de ne distinguer personne à travers cet épais brouillard, vu que la porte du dehors ferme à merveille – qu’il faut d’autant plus tirer pour entrer – et qu’elle a été conçue, avec un solide chambranle et une forte clenche, pour résister aux pires intempéries. Le curé est sur le point de dire à Germain Lévesque, qui est installé le plus près des portes battantes avec les membres de sa famille, « d’aller la refermer au plus vite afin qu’il puisse poursuivre la célébration », mais à cet instant, la porte revient dans son encadrement avec un craquement sec. Quelques secondes plus tard, une imposante silhouette se détache du tourbillon pour s’avancer dans l’enceinte tandis que les portes battantes cessent leur va-et-vient peu après. L’homme a une longue barbe blanche et n’est pas endimanché. Parmi la centaine de colons, plusieurs clignent des yeux, pensant qu’il s’agit là d’un revenant, qui trotte avec peine, visiblement exténué, pour atteindre son banc. La surprise est de taille car la majorité des colons croyaient ne plus jamais revoir Belloni Dubord. Puis, « Pit » Boucher se met à applaudir, son épouse aussi. Polydore Langlais, Trefflée Michaud et François Morin, ainsi que leurs femmes et enfants, les imitent. Et les mains claquent maintenant partout dans la chapelle. L’abbé Chénard a presque envie de se joindre à ce bel accueil, mais il se retient, songeant simplement que Belloni, cet homme aimé, respecté et qui a déjà fait beaucoup pour la jeune paroisse, mérite amplement cet honneur. Durant quelques minutes, le prêtre laisse donc ses colons acclamer Belloni pendant que ce dernier, plus que gêné, prend place aux côtés de ses fils Olivier, Henri et Gérard et autres membres de la famille Dubord. Tous se rassoient, mais les applaudissements ne cessent pas pour autant. Belloni penche la tête et des larmes roulent sous ses yeux gonflés pour glisser à travers les longs poils de sa moustache et de sa barbe. C’est juste à ce moment que l’abbé Chénard, esquissant son habituel sourire pointu, devenu si attachant depuis qu’on le connaît mieux, décide d’intervenir :
– Bon, bon, à l’ordre tout le monde ! Nous en étions à dire à Ernest qu’il peut maintenant embrasser la mar…
Encore une fois, la porte de la chapelle se rabat bruyamment vers l’extérieur. À une autre reprise, tous les yeux sont braqués sur les portes battantes pour découvrir un nouveau, mais encore plus déchaîné tourbillon de neige s’engouffrer dans la chapelle. Quelques minutes passent, mais ce coup-ci personne ne sort du brouillard. Croyant que la porte a été mal refermée lorsque Belloni est entré, l’abbé Chénard, sensiblement agacé d’être toujours ainsi dérangé au moment attendu du mariage, hurle presque :
– Germain ! Va fermer cette porte pour que nous puissions enfin conclure cette cérémonie !
Le colon du Rang Huit se lève et passe à travers les portes battantes. Germain Lévesque n’a pas le temps de toucher à la porte du dehors qu’une plainte langoureuse, soutenue par une vibration à glacer le sang dans les veines, perce soudainement le silence qui s’est établi à l’intérieur de la chapelle sur les derniers mots du curé. La lamentation est terrifiante, horrible, pratiquement indéfinissable, tant il y a un mélange entre des geignements de souffrance et des ricanements diaboliques. Cependant, malgré tout ce tohu-bohu, presque tous peuvent distinctement entendre les quelques abominables mots : « Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Vous allez pâyer pourrr çâ… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… » Les gémissements se répètent et se répètent encore jusqu’à ce que l’abbé Chénard, qui les entend pour la première fois, mais qui ne paraît pas apeuré, ni même inquiet ou impressionné le moins du monde, renouvelle son ordre :
– Referme enfin cette porte Germain et assure-toi qu’elle ne s’ouvrira plus ! crie-t-il alors que le colon semble paralysé sur place. Germain Lévesque, qui en a pourtant vu d’autres, est aussi tourmenté que le reste des colons. Il tire la porte, vérifie que le loquet est bien bloqué et revient à son banc. Nous nous occuperons de monsieur Edward Smith plus tard, ajoute l’abbé Chénard d’une voix un peu plus douce. Pour l’instant, nous avons quelque chose de bien plus important à achever ! Bon, Ernest, vous pouvez maintenant embrasser…
L’abbé Chénard, irrité ou curieux, peut-être les deux à la fois, ne peut se retenir de jeter un bref regard en direction des portes battantes. Elles ne bougent toutefois pas et il peut enfin terminer son invitation :
– Ernest, vous pouvez maintenant embrasser la mariée !
Et finalement, les nouveaux mariés, les premiers depuis que Saint-Athanase a été fondé moins d’un an plus tôt, s’embrassent tendrement tandis que le concert d’applaudissements reprend de plus belle dans la chapelle. Mais, cette fois-ci, il est à l’intention de madame et monsieur Hébert, Odélie et Ernest. Pour un court instant, pendant cette heureuse étreinte, tous les colons semblent avoir chassé de leurs pensées la voix machiavélique, celle venant d’outre-tombe, ayant interrompu leur divine réunion quelques minutes plus tôt. Par contre, ils n’ont pas oublié la présence de Belloni Dubord. Des dizaines d’entre eux, hommes, femmes et enfants, se dirigent vers son banc pour lui serrer la pince et échanger quelques bonnes paroles alors que les mariés ainsi que les témoins signent le registre.
**********
La réception suivant la cérémonie religieuse aurait pu se dérouler à l’étage supérieur de la chapelle, mais les nouveaux mariés, Odélie et Ernest, ont décidé de poursuivre la fête de leurs noces au camp des Hébert, situé au Rang Six Ouest. Pour l’occasion, les parents du marié, Elzéar Hébert et Alice Gagnon, offrent le dîner à tous les colons et autres invités venus de l’extérieur. La plupart des gens, celles et ceux ayant la disponibilité de le faire, ont accepté de s’y rendre. Entre-temps, à travers tout le brouhaha accompagnant la fin de la célébration et la sortie vers les chevaux, si les murs avaient eu des oreilles, ils auraient pu surprendre bien des petites conversations intéressantes :
– On est débarrassé du bonhomme, mais le fils ne se gêne pas pour venir nous r’lancer dans notre chapelle… marmonne Elzéar-Amédée Thibault à l’endroit de « Pit » Lafrance, en faisant référence à l’épouvantable voix surgie des ténèbres et n’ayant aucune bouche humaine pour l’activer.
– Ouais, ben ça, apparence qu’on risque d’être pris avec un bon boute de temps. Ces affaires-là, ça n’augure rien de ben bon pi c’est pas ben ben de notre ressort, quand ben même qu’on voudrait faire quelque chose… répond « Pit ».
– En toué cas, intervient à son tour Ferdinand Fournier qui s’est joint au papotage, c’est pas crayable, on a entendu ça jusque che’ nous la nuite passée. C’est pas peu dire ! Au fond du Six ! Les enfants ont eu ben de la misère à dormir… Ma pauvre femme enceinte itou pi même moé ! Mais, j’ai pas peur de d’ça… Y’a juste à venir faire un petit tour au camp c’te fantôme-là pi à s’montrer, y va voir de quel bois j’me chauffe !
– Vaut p’t-être mieux laisser ça entre les mains de monsieur le curé les gars, chuchote tout à coup derrière eux un homme, Joseph Ouellet père, alors qu’ils s’apprêtent à franchir les portes battantes.
– Ouais, t’as raison Jos, vaut p’t-être mieux laisser faire monsieur le curé… termine Elzéar-Amédée en ouvrant la porte, qui n’a plus rien de magique, étant même difficile à pousser.
À cet instant, l’abbé Chénard est justement tracassé par cette grotesque voix venue perturber sa célébration. Il avait cru ses colons, mais là il a la preuve formelle, irréfutable, pour l’avoir lui-même entendue, que l’âme d’Edward Smith, manipulée ou torturée, vagabonde dans les parages de sa paroisse. « Et ce n’est pas bon signe ! Je n’aime pas ça du tout… Si elle continue de se manifester, je devrai sûrement prendre conseil auprès de Monseigneur Bégin… » songe le curé en signant le registre et en le refermant. Sur ce, il hèle un des servants du mariage :
– Hé Émile ! Tu te souviens de la fois, à la fin de l’été passé je pense, que vous étiez sur le bord du lac du Deux et que vous avez vu arriver quatre hommes dans une voiture tirée par deux chevaux ?
Émile Ouellet, 21 ans, l’un des fils de Joseph Ouellet père et d’Alvine Hudon dit « Beaulieu », acquiesce de la tête sans prononcer un seul mot.
– Bien, reprend l’abbé Chénard, « Pit » Boucher m’a raconté que tu avais marqué l’adresse et les noms de ces hommes une fois rendu chez vous. Tu as gardé ce bout de papier ? J’en aurais besoin…
– Ah ! rétorque Émile, il ne sera alors utile que pour l’adresse car les noms de ces hommes, je m’en souviens par coeur : Pierre, Philias, Gaudias et Oliva Patry, des Cantons de l’Est…
– Quelle mémoire ! s’exclame le prêtre. Peux-tu m’apporter cette adresse au presbytère dans le courant de la journée ? Ça ne presse pas, ça peut attendre ton retour des noces des Hébert. Mais, comme je te le disais, j’aurais absolument besoin de l’adresse de ces messieurs…
– Pas de trouble monsieur le curé !
Dans une allée, tandis que tous ont presque quitté la chapelle, trois hommes, qui sont venus à pied étant donné qu’ils demeurent au village, discutent entre eux, attendant de voir si l’abbé Chénard a besoin d’un coup de main d’une manière ou de l’autre.
– En tout cas, j’suis ben content d’voir revenir Belloni ! commence Ernest Gagnon.
– Ouais, réplique son beau-frère, Thaddée Mercier, un des chantres du mariage. La question est juste de savoir s’il va rester…
– Pas si sûr que ça… renchérit François Morin, qui a accepté la tâche de bedeau en attendant qu’un autre colon puisse s’y consacrer à plein temps car il y a beaucoup à faire, tant à la chapelle qu’au presbytère, et l’abbé Chénard ne peut voir à tout. Il est humain après tout !
– Ben, s’il cherche à vendre ses lots, repart Thaddée, il va trouver preneur. Ce sont des beaux lots…
– Mais les bons colons, complète François, c’est plus dur à trouver !
– Pi des lots comme ça, pas question de laisser des squatters venir s’installer dessus… glisse Ernest. Pas plus que de laisser d’autres John Smith venir nous voler ! Au fait, ça a l’air que ce n’est même pas son vrai nom pi qu’il ne vient même pas du Nouveau-Brunswick…
– Pas au courant… lâche Thaddée.
– Moé non plus, conclue François, même s’il se doute bien de la vérité.
Sur ces entrefaites, l’abbé Chénard s’approche des trois colons.
– Vous pouvez aller vous joindre à la noce messieurs ! Je vais garder les servants pour m’aider à ramasser. Allez ! vos femmes vous attendent… Les occasions de festoyer sont rares, profitez-en !
Les trois hommes boutonnent leur manteau, déambulent vers les portes battantes et, d’un même geste, mettent leur chapeau avant de les faire basculer.
Au moment de revenir vers l’autel, l’abbé Chénard constate que Belloni Dubord est toujours agenouillé devant son banc, bien que « agenouillé », dans le vocabulaire du prêtre, ne soit pas le mot juste, le terme « prosterné » étant probablement mieux approprié puisque le nez de l’ami Belloni touche pour ainsi dire le sol. « Il est tellement affalé, pense le curé, qu’il n’est pas étonnant que les derniers colons à sortir n’aient pas remarqué sa présence. » Belloni pleurniche, ce qui rappelle les événements de la veille à l’abbé Chénard. « Mais les circonstances sont si différentes, médite encore le desservant avant de poser sa main sur le dos de Belloni. Hier, j’avais affaire à un méchant qui pleurait en me promettant de faire tous les efforts pour devenir bon. Mais aujourd’hui, je dois consoler un bon, qui va demeurer bon, ça j’en suis convaincu. Seigneur, aidez-moi… »
– Allez mon brave, relevez-vous ! dit doucement l’abbé Chénard, en caressant chaleureusement l’épaule de Belloni.
– J’ai si mal, je suis si déchiré monsieur le curé… sanglote Belloni sans relever la tête. Pi ils ont raison, je vais vendre pi m’en aller…
– Qui a raison Belloni ?
– Ernest, Thaddée pi François, mes bons amis qui me connaissent si bien. Je les ai entendus…
– Ce n’était sans doute pas très méchant, ils te respectent tellement…
– Je sais monsieur le curé… Ce n’était pas méchant du tout. Ils sont juste inquiets pour moé pi, si c’était le contraire, je le serais moé aussi.
Belloni ose enfin relever la tête. Ses yeux sont rougis et des larmes dégouttent encore vers sa longue barbe.
– Non, si je dis ça monsieur le curé, couine Belloni en s’essuyant les joues, c’est pas que je leur en veux, ils ne savaient même pas que j’étais encore là. Ça ne change pas grand-chose, ils ne sont pas responsables de ma peine. Ce sont des amis sincères et ils vont me manquer si je quitte. Je ne sais pas trop pourquoi je braille tout le temps de même… Je ne savais même pas qu’il me restait encore des larmes à faire couler… Là, je vois qu’il m’en restait, tente de plaisanter Belloni en affichant un demi-sourire. Ce qui fait le plus mal monsieur le curé, poursuit-il en se remettant à pleurnicher, c’est la triste réalité. Ma Delvina n’est plus là !
– Mais si tu pars Belloni, elle ne sera pas ailleurs non plus…
– Je sais monsieur le curé… J’ai tellement pensé à ça pendant les dernières semaines, que je ne sais plus à quel saint me vouer ! J’ai si souffert monsieur le curé…
– Prie et écoute la réponse de Dieu. Pour ma part, je peux te conseiller, mais je ne connais pas vraiment l’avenir sinon tenter de le deviner. De plus, je ne veux pas t’influencer. Si tu pars, nous serons tous malheureux, mais on s’en remettra en pensant que tu es heureux. Si tu restes, ce sera nous qui serons heureux mais toi, tu seras peut-être malheureux et tu ne t’en remettras probablement pas. Tu vois où je veux en venir ? La décision t’appartient mon brave, mais je serai là pour t’écouter.
– Avant même que j’aille enterrer ma Delvina en Beauce, continue Belloni, qui a subitement cessé de sangloter, mes fils m’avaient indiqué leur intention de s’en aller eux aussi. Alors, si de toute façon ils partent, la décision ne sera pas ben dure à prendre. Je prends de l’âge moé aussi pi j’veux pas rester tout seul icitte…
– Bon, relève-toi Belloni, ordonne presque l’abbé Chénard en arborant son petit sourire pointu et en lui tendant la main. Je n’aime pas bien bien ça parler à quelqu’un allongé ainsi par terre !
Le colosse Belloni, un des premiers pionniers de Saint-Athanase, se redresse en se secouant. Il ne va certainement pas rouspéter qu’il « désire rester au sol pour le reste de ses jours ! », surtout lorsqu’un tel sourire de confiance se dessine sur les lèvres de l’homme qu’il respecte le plus au monde.
– Pour être très franc Belloni, enchaîne aussitôt l’abbé Chénard, qui a conservé son sourire pointu, je connais déjà ta décision et je tiens à te répéter que je ne te dis pas ça pour t’influencer. Tu vas nous quitter Belloni. Tu vas quitter Saint-Athanase parce que c’est la meilleure solution pour toi. Et je suis d’accord avec ça. Quand bien même je voudrais te retenir, ce ne serait pas bien sage. Tu laisseras un grand vide, mais peut-être peut-il être comblé d’une certaine façon…
Belloni fronce les sourcils, ne comprenant pas très bien où son curé veut en venir.
– C’est un peu difficile à expliquer sans te donner l’impression que je veux me débarrasser de toi… Il n’en est pourtant rien ! Je serais tellement content que tu décides de rester, mais puisque je sais que tu vas partir… Bon, bon, je vais aller droit au but. Il y a deux jeunes hommes de Saint-Alexandre qui viennent bûcher dans les chantiers du Père Poulin. Des Deschênes, ça te dit quelque chose ? Belloni secoue négativement la tête.
– Jean-Baptiste et Émile Deschênes… Quand ils sont venus me rencontrer au presbytère, ils m’ont semblé être des gars courageux et ayant la foi, de vrais colons comme on en a besoin. Toujours est-il que ces deux frères cherchent des lots voisins et à part les tiens, qui sont déjà patentés, il n’y en a pas d’autres de disponibles pour l’instant. Donc, je te demande ceci : lorsque tu voudras vendre, peux-tu me le dire afin que je contacte ces Deschênes ? En d’autres mots, accepterais-tu, sur mon bon conseil, de vendre tes lots et tes bâtiments à ces jeunes hommes qui m’inspirent confiance ?
– C’est sûr monsieur le curé, opine Belloni. Si vous pensez qu’ils pourraient être de bons colons, je ne vois pas ce qui m’empêcherait de leur vendre. Mais dites-moi donc monsieur le curé, s’informe Belloni en changeant brusquement de sujet, qui sont Edward et John Smith ? Vous avez mentionné le premier en chaire et j’ai entendu l’autre dans la conversation de mes trois amis…
– Ah ça… hésite le curé en tripotant son col romain. C’est une longue histoire ! Je te la raconterai lorsque tu passeras au presbytère, mais peut-être que les autres colons te l’auront narrée avant… Pour l’instant, ce n’est pas si important et nous devons aller… Le curé cesse tout à coup de parler, semblant être préoccupé par une autre idée. Belloni n’ose briser le lourd silence. Il attend patiemment que le prêtre reprenne la parole, ce qu’il fait d’ailleurs :
– Tu m’interroges à propos d’Edward et John Smith… Mais Belloni, pourquoi ne me questionnes-tu pas à propos de la voix ?
– Quelle voix monsieur le curé ?
– Celle qui s’est manifestée à travers le tourbillon de neige dans les portes battantes…
– Mais voyons monsieur le curé, que voulez-vous dire ? Je n’ai même pas parlé lorsque je suis rentré… Vous vous souvenez ? Ils se sont tous mis à applaudir…
– Non ! non Belloni ! s’écrie l’abbé Chénard presque fâché. La deuxième fois que la porte s’est ouverte…
– Quelle deuxième fois monsieur le curé?
– Voyons Belloni, cesse de me faire marcher ! La fois où Germain Lévesque est allé refermer la porte…
– Germain est allé refermer la porte ? répète Belloni, abasourdi, et ne sachant trop quoi répondre pour ne pas contrarier le prêtre. Ah oui ! Vous lui avez demandé, deux fois même, d’aller la refermer… La voyant bien de mon banc, ça m’a d’ailleurs surpris puisqu’elle était déjà fermée. Germain s’est levé, ça je m’en souviens parfaitement… Il a traversé les portes battantes et il est revenu. Il a dû se rendre compte qu’elle était fermée…
– Et la voix ?
– Mais sapristi ! Excusez ce gros mot, monsieur le curé… Quelle voix, la vôtre ?
– Mais non, LA VOIX ! Celle agonisante dans les portes battantes !
– Sans vouloir vous manquer de respect, je vous répète encore que je n’ai pas parlé monsieur le curé… Si je l’ai fait, je ne m’en rappelle pas du tout. Allons ! monsieur le curé, on ne va pas s’astiner pour si peu. Si j’ai parlé, ben vous êtes mieux placé que moi pour le savoir. Aussi triste et fatigué que je pouvais être, je ne devais pourtant pas être si agonisant que vous le dites…
– Veux-tu bien arrêter de penser que tu as parlé, tu ne l’as pas fait ! Et si tu avais parlé, je ne te demanderais pas si tu as entendu LA VOIX !
– Je ne vous suis pas monsieur le curé… Je dois être un pauvre idiot qui ne comprend rien !
– Ce n’est pas parce que tu n’as pas entendu LA VOIX que tu es un idiot, bien au contraire peut-être même ! Donc, tu n’as pas entendu LA VOIX, tu n’as pas vu la porte d’entrée s’ouvrir toute seule, les portes battantes claquer un bon moment, pas plus que tu n’as vu le tourbillon de neige pénétrer dans la chapelle. C’est bien ça, en tout vérité, que tu es en train de me dire Belloni ?
– J’étais… j’étais peut-être trop con… concentré à prier monsieur le curé… bafouille Belloni en froissant son chapeau entre ses mains.
– Non ! Ça n’a pas de bon sens Belloni, tu venais de t’installer… Tu n’as pas remarqué que tous ont regardé vers les portes battantes ?
– Oui, mais… je… je n’avais… je n’avais aucune idée pourquoi… bégaye encore Belloni.
– Mais encore, tu n’as rien entendu ! Ça me renverse… Bizarre, vraiment bizarre, à moins que… L’abbé Chénard s’interrompt, « quelque chose » d’inimaginable vient de lui traverser l’esprit. Cette fois-ci, peut-être parce qu’il craint un nouveau questionnement qui ne mène à rien, peut-être parce qu’il veut prendre congé au plus vite du curé qui a un drôle de comportement à cet instant, Belloni rompt le silence :
– Bon, je pense que j’ai eu ma rasade d’émotions pour ce matin… Je m’en vais chez les Hébert prendre un bon p’tit coup, ça fait tellement longtemps que je ne me suis pas amusé un peu !
– Une dernière chose Belloni, murmure le curé. Le robuste colon se raidit, les yeux grands écarquillés, appréhendant que le prêtre ne récidive à le harceler à propos de la voix qu’il n’a pas entendue. Tu n’aurais pas une cigarette à me laisser ? demande l’abbé Chénard avec une certaine gêne. Mes bronches commencent à s’habituer agréablement à la fumée ! Mais la vraie raison, c’est que j’en ai bien besoin…
– Je n’ai que du tabac à pipe, mais j’ai du papier à rouler, glousse Belloni, se retenant pour ne pas pouffer, ça n’aurait pas de sens après avoir tant pleuré. Ça fait l’affaire quand même… C’est juste que c’est un peu plus fort, monsieur le curé. J’espère que vos bronches ne rechigneront pas trop !
Après avoir rapidement roulé la cigarette, Belloni la tend à l’abbé Chénard et les deux hommes se séparent en s’échangeant une chaude poignée de main. L’un marche vers les portes battantes en direction du camp des Hébert, l’autre vers l’autel en jonglant à ce « quelque chose » qui s’est emparé de lui, qu’il n’aime d’ailleurs pas du tout, parce que ce « quelque chose » s’avère absurde, voire illogique. Et le curé, qui se joindra à la fête des mariés un peu plus tard puisque ses servants de messe sont toujours derrière l’autel à l’attendre, n’apprécie guère ce qui ne s’explique pas, ce qu’il ne peut raisonner ou interpréter. Le desservant a déjà eu un désagréable échantillon du genre durant les derniers jours avec les mots « printemps tôt » et leur lien avec la noyade d’Edward Smith. Il n’a surtout pas l’intention de laisser les événements lui échapper à une autre reprise. Si Belloni Dubord, comme il l’avait lui-même souligné quelques minutes auparavant, « a eu sa rasade d’émotions pour ce matin », lui, l’abbé Chénard, a eu sa forte dose de « trucs inexplicables » au cours des derniers temps. « Foi de Philippe Chénard, on ne m’égarera pas toutes les fois ! » se mâchouille-t-il en s’apprêtant à renvoyer ses servants. « Il y des choses qui peuvent attendre, d’autres non » grommelle encore l’abbé Chénard devant Émile Ouellet et Eddy Daniel, les deux servants médusés, saisis de surprise face à cette saugrenue, incompréhensible réflexion.
**********
À trois heures de l’après-midi de ce 2 avril 1923, la fête bat toujours son plein chez les Hébert. Toutefois, l’abbé Chénard est revenu au presbytère depuis un bon moment, ayant même eu le temps de faire une courte sieste, constellée de rêves farfelus. À sa connaissance, personne n’a reparlé de la voix pendant qu’il a assisté à la réception. Tous, y compris Belloni Dubord, semblaient s’amuser allègrement sans être autrement inquiétés. Si certains chantaient et dansaient, d’autres s’empiffraient et s’enivraient sans vergogne, plus particulièrement les hommes. « Tant mieux ! s’était dit l’abbé Chénard bien qu’il ne soit pas dans ses habitudes d’approuver les soûleries. Ça va leur faire du bien de briser la routine et de penser à autre chose qu’à ce qui s’est passé récemment. »
C’est une fois la porte du presbytère close sur lui que l’abbé Chénard s’est soudainement senti très las, qu’il a éprouvé un épuisement tant physique que mental. « Peut-être suis-je juste engourdi parce que je me suis trop goinfré ? Peut-être que je me laisse un peu trop troubler par cette voix ? » se questionne-t-il, assis sur une chaise droite de la cuisine, hypnotisé par la porte qui lui fait face, lui rappelant celle de la chapelle qui s’est ouverte pour laisser entrer un tourbillon de neige, à travers lequel une monstrueuse voix, sur un ton entre la douleur et la folie, s’est mise à se lamenter dans les portes battantes. Sur ce, l’abbé Chénard s’endort. Il ne s’en rend pas compte, mais des soubresauts secouent son corps par intermittences. Un rêve, plutôt de brefs cauchemars défilent à la queue leu leu :
Belloni Dubord sert la main de John Smith en disant : « On les a bien eus hein ? » Edward Smith écarte les glaces du lac à l’aide de deux billets du Dominion et commence à marcher sur l’eau en gueulant : « Alorrrs Thomâs, t’as besoin d’une autrrre prrreuve ? Tu me vois de tes prrroprrres yeux, crrrois maintenant ! J’vous l’avais ben dit que j’mourrrrais pas nâyé ! » La porte du camp en flammes de John Smith s’ouvre dans un coup de vent et l’épouse de Polydore Langlais, Amanda, passe à travers un tourbillon de fumée en s’exclamant : « Des bonnes tartes à la farlouche monsieur le curé ! » John Smith fait tournoyer sa hache et frappe le petit Émile Morin à la tête : « Ça fait pas mal, je suis un homme maintenant, hein papa ? » Olivier Dubord revient de Picard avec le courrier, il y a une lettre pour l’abbé Chénard ; à l’intérieur, il y a une main de John Smith et sur la paume, il est écrit : « Inutile d’écrire aux Patry, ils ne viendront pas. » Brandy et Sunday, les deux chevaux de Belloni, lèchent le nez de l’abbé Chénard en bavardant entre eux : « Ça goûte bon du curé ! » « Ouais, c’est la première fois de ma vie, pi toé Brandy ? » Edward Smith apparaît alors entre les deux chevaux, leur serrant le museau avec chacune des deux grosses mains de Belloni Dubord : « Ne touchez pas à çâ, vous âllez brrrûler en enferrr ! »
Là s’arrêtent les cauchemars, laissant enfin l’abbé Chénard ronfler en paix, mais quand même… quel désordre, quelle confusion d’événements ! Mais ça, le prêtre n’en sera jamais tout à fait conscient puisque seules quelques bribes des mauvais rêves resteront en sa mémoire. Dans le fond, c’est probablement mieux ainsi car le curé aurait pu croire à une autre machination de Satan, son ennemi juré.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… »
L’abbé Chénard se réveille en sursaut, le front trempé de sueur. Il s’éponge du revers d’une manche de sa soutane et se lève, arpentant la minuscule cuisine. « Ai-je bien encore entendu cette voix ? se demande-t-il. Était-elle dans mes rêves ? Mon Dieu, éclairez-moi… »
Tant bien que mal, le curé essaie de se convaincre que la voix faisait partie d’un mauvais rêve, qu’elle n’est pas vraiment venue le défier une nouvelle fois. Il veut penser à autre chose. Il pousse la chaise vers la petite table et s’assoit, les coudes appuyés, la tête entre les mains. Il sait qu’il a beaucoup de paperasse à faire, mais par quoi commencer ? Fermer la comptabilité du mois de mars ? Écrire aux Patry – étant donné que chez les Hébert, Émile Ouellet lui a remis le petit bout de papier indiquant leurs noms et leur adresse – pour leur annoncer qu’il a peut-être déniché des lots pour eux ? Écrire à Monseigneur Bégin afin d’obtenir des recommandations au sujet de la voix ?
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… »
Cette fois, la voix s’est bien faufilée à travers les murs de la cuisine du presbytère. L’abbé Chénard en est persuadé, mais il n’a pas peur du tout, loin de là, aussi se met-il à parler tout haut :
– Je le sais bien que tu ne veux pas mourir « nâyé » Edward ! Mais le problème, justement, c’est que tu es mort ! Que puis-je donc faire ?
L’abbé Chénard se tait et sort un étui en cuir glissé dans une poche de sa soutane. À l’intérieur se trouve un petit trésor : la cigarette que Belloni lui a laissée. Il la place entre ses lèvres, craque une allumette et aspire nerveusement plusieurs bonnes bouffées, manquant de s’étouffer tellement le tabac est fort. Le curé réussit pourtant à se détendre tout en réfléchissant aux quelques exorcismes dont il a été témoin, comme assistant, parce qu’il n’avait pas encore l’expérience pour les pratiquer lui-même. De surcroît, il faut une permission spéciale et du support pour le faire. Sa gorge pique, mais il ne se retient nullement pour tirer encore et encore sur la cigarette jusqu’à ce que le feu lui brûle le bout des doigts. « Mais pourquoi penses-tu donc à ça Philippe Chénard ? se réprimande-t-il en jetant d’une chiquenaude le mégot dans le crachoir. Pour faire un exorcisme, il faut un corps et encore faut-il qu’il soit vivant ce corps. Et là, à force de prières et d’incantations, on peut fait sortir le Malin… médite toujours le prêtre en contemplant la croix de son chapelet, qu’il a aussi retiré de la poche de sa soutane.
– Pour l’heure, observe-t-il à voix haute, je n’ai pas de corps, juste une voix, manipulée par le Malin, qui s’amuse à effrayer mes braves colons. Je n’ai pas de corps, il n’est donc pas question d’exorcisme, m’avez-vous entendu monsieur le Malin ? gronde le curé, les yeux au plafond. La réponse ne se fait pas attendre :
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Vous allez pâyer pourrr çâ… Yab… »
L’abbé Chénard abat furieusement un poing sur la table, interrompant – du moins à son oreille – les plaintes de la voix, qui a encore filtré à travers les murs. Le curé se lève et recommence à soliloquer en haussant les épaules :
– Je vois bien que je n’arriverai jamais à rien comme ça… Tu es mort Edward, tu es mort ! M’entends-tu ? Tu es mort « nâyé » ! Comment voulais-tu donc mourir ? De la grippe espagnole ? De la tuberculose ? Des coliques cordées ? Estropié par la scie d’un moulin ? Par le feu ? On ne peut pas choisir Edward… Quand bien même tu ne voulais pas mourir « nâyé », c’est fait maintenant… Je ne peux rien changer à ça ! Tu es mort Edward ! Je ne peux plus t’aider… Et en ce qui concerne « pâyer », bien je pense que c’est déjà fait, on a abondamment « payé » les présences de ton père et de toi ici ! Laisse-nous tranquille…
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… » reprend encore la voix, dans des gémissement encore plus languissants.
L’abbé Chénard en a assez, il s’agenouille, jugeant qu’il est totalement inutile de s’entêter à vouloir parlementer avec les Forces du mal. Le curé se signe et récite le Notre Père en serrant fermement le chapelet entre ses doigts. Cela fait, il se relève, va chercher son encrier, sa plume ainsi que son papier à lettres et vient se rasseoir à la table. Tenant toujours son chapelet dans la main gauche, il entreprend d’écrire :
« Cher Monseigneur, je vous écris pour vous deman… »
Il s’arrête, dépose le chapelet sur la table, chiffonne le papier et le lance rageusement sur le plancher de bois.
– Non, non ! Je n’ai pas besoin de Monseigneur, se chuchote-t-il. La clé de toute cette affaire, c’est Belloni Dubord. C’est lui qui va m’aider…
L’abbé Chénard pose une nouvelle feuille devant lui et se remet à aligner les mots :
« Messieurs Pierre, Philias, Gaudias et Oliva Patry. J’ai peut-être une heureuse nouvelle pour vous. Certains de mes colons m’ont informé de votre désir… »
Étrangement, la voix n’importune plus du reste de la journée ni le curé, ni les colons. Elle prend peut-être un peu de repos afin de mieux intensifier son caractère dépravé. De fait, aux petites heures du lendemain matin, avant même que les coqs de François Morin ou des autres colons ne se mettent à chanter, la voix se remet à vibrer avec fureur, plus effrontément qu’elle ne l’a jamais fait. Les lamentations sont davantage provocantes, mystérieuses aussi, vu qu’une deuxième voix, encore plus sépulcrale, semble s’être jumelée à elle :
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd qui va empêcher çâ ! »
L’abbé Chénard sursaute dans son lit, comme tous les colons d’ailleurs, sauf Belloni Dubord. Si ce dernier a mal dormi, ce n’est pas la faute de la voix fantomatique d’Edward Smith puisqu’il n’a rien entendu du tout, sinon « sa belle Delvina » qui, en rêves, a passé la nuit à ses côtés pour lui réciter certains passages de la Bible. Au lever, il ne sait plus quels extraits au juste, mais qu’importe, « sa belle Delvina » lui a fait comprendre qu’il a un boulot à accomplir : « Ton curé a sérieusement besoin d’aide et toi seul, Belloni Dubord, tu es en mesure de le faire. »
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd qui va empêcher çâ ! »
– Mon Dieu ! C’est bien ça qu’on va voir monsieur le Malin ! siffle l’abbé Philippe Chénard par le biais d’un sourire plus que pointu en guise de réponse à la voix. Oui, monsieur le Tentateur, on va bien voir qui est le plus fort à ce petit jeu du chantage et de l’intimidation, marmotte-t-il en enfilant sa soutane sur sa combinaison. Je n’avais plus envie de répondre à vos balivernes, raille encore le curé, mais là, je sens que le vent commence à tourner… Je vais vous dire une dernière petite chose : Belloni Dubord est dans le clan des bons, de mon côté, pas du vôtre ! Et c’est bien ça qui vous effarouche monsieur le Malin !
Aucune réponse de la voix, au grand soulagement de l’abbé Chénard qui, à cet instant précis, commence à penser « qu’il va gagner son pari… »
SIXIÈME ÉPISODE: DES ÉTRANGERS À LA RESCOUSSE
Mardi le 3 avril 1923, début d’après-midi.
Dans la cuisine du presbytère, un homme d’une cinquantaine d’années est assis à la petite table carrée, faisant face à l’abbé Philippe Chénard. Ce dernier a vite remarqué l’étranger parmi la centaine de fidèles ayant assisté à la messe du matin, ce qui n’a pas été malaisé pour le curé puisqu’il connaît maintenant assez bien tous ses colons et la plupart des bûcherons des autres paroisses. L’homme aux cheveux argentés, à fière allure, bien qu’il semble honnête et digne de confiance – l’abbé Chénard sait reconnaître immédiatement les gens dans cette catégorie –, ne lui avait pourtant rien dit qui vaille. Non pas qu’il s’en était méfié, ce n’est pas dans la nature du prêtre d’être soupçonneux, même lorsque votre nom est John Smith et que vous prétendez être un disciple du diable. À l’évidence, le desservant préfère de loin l’accueil inconditionnel du prochain, ce qu’il ne cesse d’ailleurs jamais de prêcher à ses ouailles.
Pendant l’office, l’aimable individu était accompagné de deux hommes d’une vingtaine d’années et d’un garçon de sept ou huit ans, mais lorsqu’il a frappé à la porte du presbytère, peu après l’heure du dîner, il était seul. Cet étranger, qui ne l’est soudainement plus aux yeux de l’abbé Chénard, s’est présenté et depuis une bonne dizaine de minutes, ils bavardent de choses et d’autres.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! »
L’abbé Chénard tente de ne pas broncher afin de guetter la réaction de son vis-à-vis. « Encore cette épouvantable voix… Et l’écho n’a pas mis de temps à s’ajuster pour insérer le nom de cet homme. Cette voix a décidément peur des nouveaux arrivants… » songe-t-il. Edmond Duval, celui qui est assis face à lui, n’a pas même cligné des yeux. « Ce qui tend à confirmer ma petite théorie… » pense encore l’abbé Chénard.
Edmond, trouvant curieux que l’abbé Chénard se soit tout à coup arrêté de parler, fouille la grande poche intérieure de son long manteau. Ayant saisi ce qu’il cherche, il bourre rapidement sa pipe, la place entre ses dents, gratte une allumette, qu’il approche du fourneau, et se met à pomper énergiquement le tuyau. Ceci fait, attendant respectueusement que le curé reprenne la parole, il souffle l’allumette, la jette dans le crachoir sous la table, et remet tranquillement la blague à tabac et la boîte d’allumettes dans sa poche.
– N’avez-vous rien entendu ? s’enquiert l’abbé Chénard.
– Quoi ? Le sifflement ?
– Oui, si on peut dire… opine laborieusement le curé, subitement un peu soucieux de voir s’écrouler l’échafaudage de sa belle théorie.
– Ah ça ! Ce ne sont que mes poumons qui rechignent un peu toutes les fois que j’allume ma pipe… Parlez-en à ma Paméla, ma femme, elle n’arrête pas de me disputer ! rétorque Edmond d’un petit rire étouffé tandis que l’abbé Chénard affiche l’un de ses sourires les plus pointus, visiblement soulagé de constater que sa théorie tient le coup. C’est drôle, continue Edmond, ça me fait juste ça quand j’allume… C’est pour ça que j’ai dit à ma Paméla que je ne devrais jamais éteindre ma pipe, même quand je dors !
– À part ça, vous n’avez rien entendu ? persiste cependant l’abbé Chénard.
– Vous voulez parler de la voix ?
Exactement la réponse, ou plutôt l’interrogation, que le curé, en son for intérieur, avait souhaité ne pas ouïr. Il en perd presque l’équilibre sur sa chaise droite, manquant de perdre connaissance, tellement cela vient tout remettre en question. Voyant le beau sourire pointu sur le visage du prêtre être aussitôt remplacé par une pâleur inquiétante, Edmond se dépêche d’enchaîner :
– Ben sûr que non, je n’ai rien entendu monsieur le curé… Ne vous tracassez pas ! Rappelez-vous que mes fils, Aimé, Joseph pi Alexandre, pi moé, on a dîné chez Ernest Gagnon, pi que sa femme pi lui nous ont tout raconté de long en large. De John Smith jusqu’à la voix de son fils Edward, mort noyé, qui a commencé à vous effrayer pendant la nuite juste avant les noces d’Ernest Hébert. Pi là, elle a mêlé à tout ça le nom de mon bon ami Belloni Dubord…
– Et le vôtre aussi… murmure l’abbé Chénard. Tout cela est vrai, sauf une chose : cette voix ne m’effraie pas du tout, loin de là mon ami !
**********
Pendant ce temps, au magasin général d’Ernest Gagnon, plusieurs femmes discutent devant le comptoir.
– C’est qui ça Edmond Duval ? demande Mary Beaulieu, une vieille fille étant institutrice à l’école du Rang Quatre Est depuis son ouverture l’année dernière, mais qui ne s’y est pas rendue aujourd’hui sous prétexte que sa sœur, Alvine – aussi institutrice, mais pas dans l’immédiat –, souffre d’une vilaine grippe. Sur l’insistance de la glaciale célibataire, l’abbé Chénard a fini par céder, lui permettant de donner congé à ses élèves pour cette seule journée, et c’est Polydore Langlais, venu à la messe du matin, qui s’est chargé de prévenir tous les parents du rang qu’il habite.
– Vous voulez parler du nouveau nom qui fait écho à la voix ? Je ne sais pas… répond timidement Anna Morin, l’épouse de « Pit » Lafrance.
– En tout cas, c’est affolant cette voix pi ces échos, glisse Marie Lagacé, l’épouse de Germain Lévesque, le couple ayant assisté à la messe du matin. Leur retour au Rang Huit a été retardé puisque Germain a fait réparer un patin de traîneau à la boutique de forge un peu plus tôt et parce que Marie a plusieurs emplettes à faire.
– Hé ! madame Gagnon ! lance Marie-Délima Hébert, qu’on appelle simplement Maria, une jeune femme qui se mariera à l’été, étant déjà la promise de Joseph Ouellet fils. Vous avez encore du tissu comme vous m’avez vendu la semaine passée ?
Alice Bernier, l’épouse d’Ernest Gagnon, sort alors de l’arrière-boutique, les bras chargés de boîtes et d’objets, qu’elle dépose sur le comptoir.
– Non Maria, il ne m’en reste plus… Avec les noces de votre frère, j’ai tout écoulé ce beau tissu, explique Alice en plaçant une petite boîte entre les mains d’Anna. Voilà ce que vous m’avez demandé madame Lafrance, j’espère que cela fera l’affaire… Ah oui ! mesdames… J’ai entendu l’une d’entre vous parler d’Edmond Duval quand j’étais dans la dépense. Moi aussi, j’ai entendu ce nom tantôt à travers la voix. Je le connais ce monsieur et vous l’avez vu ce matin. C’est le distingué monsieur qui était à la messe avec ses trois fils. Ils ont dîné avec nous. Il n’y a pas à s’en faire, ce sont de braves hommes. Je vous dis ça parce que les fils sont encore ici… Ils sont au hangar avec Ernest et monsieur Lévesque. Ils ne vont pas tarder à revenir et il ne faudrait pas trop montrer votre surprise… Parlant d’être surprise, je le suis un peu, mademoiselle Beaulieu, de voir que vous ne connaissez pas ce monsieur Duval, un peu plus âgé que vous. Il vient du Kamouraska, de la paroisse voisine de la vôtre, et il est bien réputé dans votre région…
– Vous saurez madame Gagnon, riposte Mary Beaulieu d’un ton sec et pincé, que j’ai beau être intelligente, je ne peux pas tout savoir dans la vie et connaître tous les gens. Allez-vous toujours me prendre pour une écornifleuse ? En voilà des manières… J’étais venu voir si vous aviez encore des corsets à agrafes, mais maintenant je peux vous dire de les garder pour vous ! peste hargneusement la vieille fille susceptible, toujours à ne pas prendre avec des pincettes. La maigrichonne Mary ouvre la porte et, avant de franchir le seuil, fulmine encore :
– Inutile de vous dire que je ne vous laisse pas le bonjour, mesdames !
Une fois la porte refermée, ou plutôt claquée, Maria s’empresse de s’exclamer d’un trait :
– Oh la la ! Apparence qu’il y a des créatures qui sont à prendre avec des gants blancs après-midi ! On dit que les vieilles filles ont peine à s’endurer, je commence à le croire… Heureusement, ça ne m’arrivera pas ! Pi dire qu’elle va devenir ma tante… Ouais, un bon petit mari ne lui aurait peut-être pas fait de tort à ma future tante ! Dans les réunions de famille, je devrai me montrer prudente pi juste parler de corsets avec elle…
Les trois autres femmes se retiennent de pouffer, connaissant plus que bien le caractère exécrable de la vieille fille. Ayant essuyé les invectives de l’autoritaire institutrice sans répliquer, la pauvre Alice ouvre un gros catalogue sur le comptoir en soupirant :
– Elle va revenir… Elle fait toujours ça… C’est ben rare qu’elle quitte le magasin sans avoir lancé des chiques à quelqu’un. Ce coup-ci, j’ai été son souffre-douleur, la prochaine fois, ce sera quelqu’un d’autre. Je devrais pourtant apprendre à ne pas en dire plus que nécessaire, mais parfois elle a le don de nous tirer les vers du nez. Elle peut aussi bien revenir d’une minute à l’autre, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, et faire comme si rien ne s’était passé. Un drôle de caractère !
– Tellement drôle, tellement imprévisible et colérique, glousse la jeune et enjouée Maria, que certaines rumeurs disent que même la voix n’ose pas aller la déranger !
Cette fois-ci, toutes éclatent de rire, sans retenue.
– Elle a pourtant entendu le nom d’Edmond Duval… signale Marie Lagacé.
– Ouais, ben ça, ça doit venir du mémérage, s’esclaffe encore Maria. De toute façon, elle sait toujours tout notre maîtresse d’école !
– Viens voir Maria, vous autres aussi, si vous voulez, mesdames Lafrance et Lévesque, en profite pour intervenir Alice, qui n’apprécie guère le papotage frôlant la médisance, surtout lorsqu’il se fait dans son magasin. Je peux en avoir d’autres belles sortes de tissu, indique-t-elle en pointant un doigt sur une page du catalogue. Je veux aussi vous montrer les tenues et les accessoires à la mode du printemps…
– Oh ! s’écrie Maria en apercevant quelque chose sur le comptoir. Il y a une bouteille de sirop… Ce doit être ma charmante tante Mary qui l’a oubliée dans son excitation à décamper au plus vite… Ma future belle-mère est souffrante ces temps-ci, ça devait être pour elle. Je vais lui apporter tantôt, vous pouvez mettre ça sur le compte de monsieur Ouellet ?
Alice ayant acquiescé, les trois clientes se penchent enfin sur le catalogue. Durant plusieurs minutes, seuls les « Oh ! que c’est beau ! » et les « Ah ! que j’aimerais ça ! » ponctueront le rythme d’un dialogue haché, sporadiquement interrompu par la voix, qui retentira sans pitié à plusieurs reprises.
**********
Si les dames jasent de frivolités féminines au magasin d’Ernest Gagnon, il en va tout autrement à la boutique de forge de Thaddée Mercier, où l’outillage et les chevaux sont les principaux sujets de conversation. Malgré tout, les hommes réunis à cet instant savent cancaner eux aussi, particulièrement lorsqu’il est question d’évoquer la fameuse voix spectrale de feu Edward Smith.
– Pourquoi Belloni Dubord n’empêchera pas ça ? Pi Edmond Duval non plus ? s’époumone Ferdinand Fournier à travers les coups de marteau frappés par Thaddée Mercier.
– Ouais, même si je l’aime ben, y doit pas être plus fin qu’un autre ! renchérit plus fort Elzéar-Amédée Thibault.
– C’est peut-être juste pour nous écarter qu’elle dit ça, la voix… hésite Paul Bolduc.
– Voyons, voyons les gars, grogne Louis Lessard, vous ne vous rendez pas encore compte que c’est le diable en personne qui machine tout ça ? Si monsieur le curé ne peut rien faire, je ne vois pas comment Belloni Dubord ou Edmond Duval pourront arriver à…
– Ouais, c’est ben vrai ça, le coupe Ferdinand, on a beau être bâti comme un chêne…
– Qu’y est ben dur d’étrangler un homme qu’on peut pas saisir à la gorge ! achève Trefflée Michaud, en hurlant presque. Tu le connais toé, Louis, Edmond Duval ?
– Assez ben… Un gars correct, franc, qui connaît son affaire… J’ai eu l’occasion de travailler à son moulin de Saint-Alexandre. Ça payait ben…
– Y’en reste pas moins que ça commence à être achalant c’te maudite voix-là !
– T’as raison Trefflée! Ça commence à ben faire ! rage Paul Bolduc. On avait le bonhomme Smith, là c’est le fantôme de son chenapan de fils… Ça va être quoi après ça ? Sa bon’femme déguisée en bonhomme sept heures ?
– Tu parles pas ben ben Thaddée… hasarde Elzéar-Amédée. T’en penses quoi de tout ça ?
Avant de cogner un nouveau clou dans le fer d’un sabot de la jument de Trefflée Michaud, Thaddée Mercier se relève, marteau en l’air, dévisageant chacun des hommes réunis autour de la fournaise.
– Vous voulez savoir ce que j’en pense ? demande-t-il à la ronde. Ben, j’vais vous le dire moé ce que j’en pense si ça peut me permettre de travailler… J’pense que le bonhomme Smith ne m’a pas empêché de dormir, pas plus que la voix de son gars. Mais là, j’vais vous dire une chose : y m’reste quatre chevaux à ferrer pi c’est ni l’un ni l’autre des deux Smith qui vont m’aider à le faire avant souper !
Sur ce, Thaddée s’accroupit pour reprendre son travail de ferrage. Ahuris, les cinq autres colons n’échangent par la suite qu’à propos de la température, de l’état des chemins qui dégèlent et de la grippe qui courre. La voix demeure pour eux une préoccupation, mais ils ont saisi le message de Thaddée, qui semble en avoir vraiment assez d’entendre parler des Smith. Ils ignorent, pour ne l’avoir jamais vu fâché, si Thaddée est capable de sortir de ses gonds, mais ils estiment secrètement qu’il vaut mieux ne pas prendre le risque de le défier en reprenant ce sujet Smith, père et fils. Tel n’est toutefois pas le cas de la voix qui, une, deux, trois… dix – on n’en tient plus le compte – fois, ne se gêne pas du tout pour venir les narguer. Que Thaddée Mercier se mette en colère s’il en a envie, elle s’en fiche éperdument, elle le désire même.
**********
Entre-temps, au presbytère, la discussion se poursuit entre l’abbé Chénard et Edmond Duval.
– Ainsi, vous connaissez bien Belloni Dubord ?
– Je le considère comme un ami… précise Edmond. On a marchandé plusieurs fois ensemble. Pi comme j’ai un moulin à Saint-Alexandre, Belloni venait souvent faire scier du bois… Il avait des lots à Saint-André à un moment donné. C’est un contracteur Belloni, mais aussi un charpentier dans l’âme… La dernière fois qu’il est venu, la paroisse icitte n’était pas encore fondée, mais il y restait déjà avec sa famille. C’est justement à cause de lui que je suis venu icitte à matin avec mes fils. Aimé pi Jos sont des gars de moulin, pi Alexandre, qui aura 8 ans en juillet, semble avoir ça dans le sang lui aussi…
– Ah bon… Et Saint-Athanase vous intéresse ?
– Pour être franc, je ne sais pas trop encore monsieur le curé, je n’ai pas vu grand-chose des autres rangs… Mais Belloni, cette fois-là, m’a dit qu’il y avait du beau bois à perte de vue sur des milles carrés. Que ça serait possible de faire virer un moulin à scie à l’année. J’sais ben qu’il y a déjà plusieurs petits moulins mais nous, c’est un peu plus industriel pi ça ne leur nuirait pas. Aux petits moulins, j’veux dire… Sans s’vanter, on est capable d’attirer des grosses compagnies comme les Fraser, les Soucy ou les Guérette pi j’pense qu’on peut le faire icitte aussi. Pi ça donnerait des jobs à vos colons… Pour faire une histoire courte, j’ai dit à mes fils de se grailler, qu’on allait faire une tournée dans les terres. On est parti avant le lever du soleil parce qu’on espérait pouvoir arriver à temps pour votre messe du matin. Mais, on ne savait pas trop à quelle heure… Grâce à Dieu, on est arrivé juste ! Mais, je n’ai pas vu Belloni à la messe…
– Vous êtes un peu chanceux, il n’est arrivé que d’hier… Je ne sais pas pourquoi il n’était pas à la messe, mais il est déjà pardonné le pauvre homme puisqu’il passe à travers une rude épreuve, souligne l’abbé Chénard en farfouillant dans une poche de sa soutane.
– Ah oui ? semble s’informer Edmond, les yeux plissés, deux barres au front.
– Ne saviez-vous donc pas qu’il a eu la douleur de perdre sa femme au début de l’année ? Les Gagnon ne vous en ont pas avisé ?
– Non... Delvina est morte ? Mais voyons, elle était en si bonne santé la dernière fois que je l’ai vue… relate Edmond, replaçant sa pipe entre ses dents pour aspirer de plus belle la fumée à travers le tuyau, les barres sur son front étant encore plus creusées.
– Une maladie bien mystérieuse qui l’a rapidement emportée… Toujours est-il que notre courageux Belloni est parti à chevaux vers Saint-Évariste-de-Forsyth, en Beauce, avec le corps de sa douce Delvina pour l’enterrer là-bas, rapporte l’abbé Chénard, sortant enfin de sa poche ce qu’il tient dans la main depuis un petit moment. Un voyage de plusieurs semaines et, comme je vous le disais, il n’est revenu qu’hier matin…
– Vous voulez du tabac ? interroge Edmond, voyant le curé triturer un paquet de papiers à rouler. J’en ai aussi à cigarettes…
– Oui, mais du tabac à pipe s’il vous plaît ! Depuis que Belloni m’a fait goûter à ça hier, on dirait que je ne peux plus m’en passer. C’est dur pour mes bronches, mais je n’ai jamais trouvé meilleur pour me détendre. En sortant de la chapelle, je suis arrêté chez Ernest et je me suis acheté du papier, mais je n’ai pas été assez audacieux pour me payer du tabac. À deux cents du paquet, c’est quand même un peu dispendieux et je ne peux pas me le permettre. Alors, il va donc falloir m’en remettre à quêter mes visiteurs. D’ailleurs, ça me permet de ne pas trop fumer… Comme je suis aussi médiocre pour rouler une cigarette que pour mener mon cheval, pouvez-vous m’en faire une ?
– Sans problème monsieur le curé ! siffle Edmond d’un large sourire, les barres ayant disparu de son front. Une fois la cigarette roulée, tendue et allumée, le nouvel ami du curé repart :
– Donc, en ce moment, si j’ai bien compris, vous avez des troubles avec cette voix d’outre-tombe ? Expliquez-moé ça un peu monsieur le curé, j’aimerais ben vous aider…
– Je ne vous l’ai pas dit tantôt, commence le curé, manquant de s’étouffer entre deux bouffées de fumée, parce que je voulais me rendre compte si vous l’entendiez de vos propres oreilles. Elle s’est encore manifestée, il y a tout juste quelques minutes…
L’abbé Chénard tousse deux bons coups et remet la cigarette entre ses lèvres.
– Pi elle disait la même chose ?
– Exactement, sauf à la fin, où elle a ajouté votre nom… On dirait une deuxième voix dans une sorte d’écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! »
– Eh ben, elle se tient au courant l’escogriffe ! ricane Edmond, qui ne semble pas connaître la peur lui non plus. Dites-moé donc monsieur le curé, d’homme à homme, qu’en pensez-vous réellement ?
– Il y a des choses que je ne peux pas dire parce que je l’accuse d’écouter toutes nos conversations et qu’elle peut s’en servir contre nous. Le diable a bien des vices… Mais, si tel est le cas, que cette voix a le pouvoir d’écouter, peut-être est-elle en mesure aussi de lire à l’intérieur de nous. Encore là, je n’en suis pas tout à fait certain… Vous voulez savoir ce que j’en pense ? Bien, je vais vous exposer la petite théorie que j’ai mijotée depuis hier matin, c’est-à-dire depuis le moment où j’ai entendu la voix pour la première fois à travers les murs de notre chapelle. Je crois ne pas risquer grand-chose en vous avouant cela, car si elle est capable de lire en moi, bien elle sait ce que je sais de toute façon. C’est un peu compliqué, mais je vais vous éclaircir tout ça dans la minute…
L’abbé Chénard inhale une dernière bouffée de cigarette, lance le mégot dans le crachoir et, dans un épais nuage de fumée ressortant de sa bouche, entreprend de narrer la suite de ses idées, les mains croisées sur la table :
– Premièrement, la voix est née de la brusque mort d’Edward Smith. Ça, c’est un fait indiscutable et tous peuvent en convenir. Deuxièmement, il s’agit sans doute d’un type d’ensorcellement, manigancé par le Malin, et tous les habitants de Saint-Athanase y goûtent, semble-t-il. Est-ce une vengeance ? Une malédiction ou un mauvais sort jeté par une tierce personne ? Là se trouve peut-être la réponse, mais nous ne le savons pas encore. Chose assez certaine d’après moi, d’une façon ou de l’autre, la puissance maudite de Satan, qui a découvert un jouet sur mesure en Edward Smith, est en action. Troisièmement, nous avons la preuve que la voix n’a aucun pouvoir sur Belloni ou sur vous puisque, tous les deux, vous ne l’avez jamais entendue, même quand elle était perçante à nos oreilles…
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl… »
– Voilà, elle se manifeste encore ! gronde l’abbé Chénard, se plaquant les mains sur les oreilles, ce qui n’empêche pas la voix de résonner pour autant mais au moins, il se sent plus fort pour tonner en même temps qu’elle.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! »
– Encore une fois ! Vous n’avez toujours rien entendu ?
– Non, toujours pas ! l’assure Edmond.
– Par conséquent, si elle n’a pas d’effet sur Belloni, ni sur vous, elle ne doit en avoir aucun sur quiconque n’ayant pas été sur le territoire au moment du drame. Ça reste encore à vérifier, mais c’est quand même un bon départ… Quatrièmement, se presse de compléter l’abbé Chénard avant de perdre le fil de sa pensée, elle semble même avoir peur de Belloni…
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! »
– Je dis bien, rugit l’abbé Chénard au-dessus de la voix, je dis bien qu’elle semble avoir peur de Belloni et de vous parce qu’elle n’a justement aucune emprise sur vous. Ça, elle n’aime vraiment pas ça et elle est plus intense que jamais quand je l’importune avec ça… Belloni, Edmond, Belloni, Edmond ! s’amuse le curé et, chaque fois, la voix vibre plus effrontément dans ses oreilles. Cinquièmement, se hâte encore l’abbé Chénard, jusqu’à maintenant, hormis les menaces, elle n’a jamais montré aucun danger physique pour personne. Sixièmement, il faut trouver la relation qui doit exister entre « ne pas vouloir mourrrrir nâyé » et « pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! » Il y a certainement un lien, un rapport qui me file entre les doigts…
– Vous oubliez peut-être quelque chose d’important monsieur le curé ! note Edmond, les barres étant réapparues sur son front. Alice pi Ernest m’ont dit que la voix commençait toujours par un long « Yab »… Je ne sais pas si j’suis correct avec ça, mais j’pense qu’au moment de mourir, votre Edward invoquait ben plus le diable que Dieu de lui venir en aide…
– Pour sûr monsieur Duval ! Cela m’a effectivement un peu échappé… admet l’abbé Chénard un peu à contrecoeur même s’il n’est pas habité par l’orgueil. Néanmoins, en cette minute, le curé semble un tantinet irrité de constater que son instinct habituel, ses sens aiguisés de l’analyse et sa capacité d’anticipation fassent encore défaut, et cela en l’espace de quelques semaines à peine. « Mais les Smith possèdent assurément ce don de savoir m’égarer… » réfléchit-il avant de rajouter :
– « Yab ! »… Je songeais peut-être à tort à un juron, trop concentré que j’étais au nœud de l’affront de la voix et à son écho, mais vous avez mis en lumière de quoi étant passablement solide, de quoi nous aider à vaincre… Mais, n’en disons pas plus, elle écoute, j’en suis persuadé, prévient l’abbé Chénard, son traditionnel petit sourire pointu dessiné au coin des lèvres, ses mains tripotant une nouvelle fois son papier à rouler. Vite, une cigarette… Vous m’en offrez une autre ? Edmond hoche la tête, les yeux du curé pétillent tandis qu’il jubile presque :
– Enfin monsieur Duval, il commence à y avoir un sens à cette histoire sans queue ni tête !
– Ouais, on est sûrement sur une piste pi j’ai peut-être une idée pour vous débarrasser de cette voix, déclare Edmond avec aplomb, ayant terminé de rouler la cigarette du curé. Ce dernier, la cigarette déjà au bec, attend le feu qu’Edmond ne tarde pas à lui fournir. Tandis que le curé tire nerveusement, Edmond tente de développer son plan :
– Si, pi ce n’est pas parce que je veux mettre en doute vos paroles monsieur le curé, mais comme nous ne sommes sûrs de rien… Comme vous l’avez dit vous-même... Donc, si tout ce que vous m’avez divulgué se tient vraiment debout, je crois que je sais comment faire. Combattre le feu par le f…
– Chut ! beugle l’abbé Chénard. Chut ! Si je suis certain que la voix nous entend en ce moment, je ne suis pas si convaincu qu’elle puisse lire en vous… Si vous me révéler votre pensée, elle saura parce qu’elle est aux aguets de nos paroles, et elle sera peut-être en mesure de se défendre, ce qui nous ramènera au même point. Chut ! Et allez voir votre ami Belloni, qui reste, j’en mettrais ma main au feu, un de nos atouts avec vous. Comment ? C’est ça que vous devez découvrir si vous ne le savez pas déjà. Lorsque vous serez prêts à passer à l’action, faites-moi signe et je vous épaulerai du mieux que je peux, le Seigneur me guidera. En attendant, chut ! ne me dites plus rien en rapport avec cette affaire. Allez voir Belloni au plus vite, parce que mes colons et moi avons bien hâte de passer à autre chose !
– Très bien, concède Edmond un brin médusé, j’agirai comme vous le voulez. Je vais d’abord aller retrouver mes fils au magasin et on se rendra chez Belloni, peut-être même pour quelques jours… Mais au fait, il reste où Belloni ?
– À l’est de ce même chemin, à environ un mille. Vous trouverez facilement, c’est la seule maison à droite, les autres bâtiments ne sont que des petits camps de bois ronds. Rappelez-vous d’une chose monsieur Duval : vous êtes du côté des bons et Dieu vous accompagne, chuchote le curé en jetant sa cigarette dans le crachoir. N’oubliez jamais cela Belloni, vos fils et vous !
Sur ce conseil, Edmond se penche, vide le fourneau de sa pipe dans le crachoir, la range dans la poche de son manteau, et se relève pour serrer chaleureusement la main du prêtre.
– Je vous jure monsieur le curé, quand ben même il faudrait y passer des semaines, qu’il y aura une fin à tout ça avant qu’on reparte à Saint-Alexandre !
– J’en suis plus que confiant mon ami, conclut laconiquement l’abbé Chénard avant d’aller ouvrir la porte du presbytère.
Une fois Edmond sorti, la porte refermée et l’abbé Chénard agenouillé devant l’immense crucifix, la voix ne va pas pour autant cesser ses provocations à l’égard du curé et de ses colons. Aussi, pendant de longues heures, se déchaîne-t-elle plus sinistrement qu’elle ne l’a jamais fait.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl qui vont empêcher çâ ! » [À répétition]
– C’est ça, c’est ça, marmonne le curé, le chapelet entre les mains, profitez-en ! Toute la soirée, toute la nuit et demain également si ça vous chante, mais je tiens à vous avertir que votre beau temps à Saint-Athanase achève monsieur le Malin. Foi de Philippe Chénard, votre petit jeu prendra bientôt fin !
« Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit… » se remet à réciter le desservant au-dessus de la voix, oubliant même l’heure du souper. En réalité, il a plutôt choisi de jeûner jusqu’au lendemain matin car c’est le meilleur moyen pour lui de méditer, de confier sa pénible besogne à Dieu afin qu’Il le seconde, de reprendre le contrôle de ses facultés innées, mais surtout afin de ranimer sa clairvoyance.
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Mardi le 3 avril 1923, soirée et nuit.
Dans la gigantesque maison de Belloni Dubord, les quatre hommes et le garçon, assis autour de la grande table à la lueur d’un seul fanal, discutent depuis plusieurs heures déjà. Après les respectueuses formules de condoléances présentées par les membres de la famille Duval à Belloni au souvenir de sa regrettée disparue, et après avoir échangé à tout propos, l’imposant colon se renseigne des intentions de son bon ami Edmond quant à sa venue à Saint-Athanase et à la possibilité qu’il y construise prochainement un moulin à scie, plus gros que ceux étant déjà sur le territoire.
– J’aime ben la paroisse, entame Edmond en pompant sa pipe, mais comme je le disais à monsieur le curé après-midi, je n’ai pas tout vu encore… Ça fait que j’sais pas trop si ça serait rentable. On a surtout visité ton rang d’ouest en est. Au fait, c’est ben l’Père Hébert qui reste en haut du coin du village ? C’est Ernest Gagnon qui m’a dit ça…
– Ouais, c’est ben ça… répond Belloni. Tu le connais ?
– De longue date… J’dis l’Père, mais y est juste un peu plus vieux que moé pi on l’a toujours appelé comme ça. En tout cas, l’emplacement juste avant, tu sais avant de tourner pour aller à Picard ? Au sud du chemin… J’sais pas à qui appartient le lot, mais c’est planche pas mal, pi ça serait un beau lieu pour loger…
– Ah ! éclaircit Belloni, si c’est avant le coin, tu dois parler du lot à François Morin, il serait peut-être vendeur d’un terrain… J’sais pas, y faudrait voir… C’est un bon gars, qui fait beaucoup pour la paroisse. Peut-être qu’il verrait d’un bon œil l’arrivée d’un moulin en plein village, termine-t-il en allumant à son tour sa pipe.
– Ouais, c’est ça, on verra ben. J’irai le voir avant de repartir… Pour l’heure, j’ai promis à monsieur le curé, un homme plus qu’aimable, de l’aider pi tu sais sûrement de quoi y’en r’tourne. Mais avant, dis-moé donc, un gars pieux comme toé, comment ça se fait que t’étais pas à la messe à matin ?
– Tiens, tiens, on s’inquiète du pauvre Belloni ? se moque le colosse colon. Y’a pas à s’en faire, c’est parce qu’une de mes vieilles vaches a mis bas de bonne heure pi qu’elle a eu ben d’la misère la malheureuse bête. C’est Olivier qui venait soigner les animaux quand j’étais parti en Beauce, mais il n’a pas eu le temps de m’dire que la vieille Armandine – c’est son nom ! – était à veille de vêler. J’ai sauvé le veau, mais j’ai été obligé d’assommer sa mère tellement elle souffrait. Et pi, j’ai été obligé de traire une autre vache pour nourrir le p’tit. Ça fait que la messe était déjà passée quand j’ai eu tout fini. Fallait ben que j’fasse tout ça, l’curé Chénard comprendra sûrement… Avoir su, j’aurais été à l’étable ben avant…
Puis, sachant qu’ils doivent bientôt en venir à l’essentiel de cette visite, c’est-à-dire à la voix démoniaque d’Edward Smith, un long moment de silence s’installe, finalement brisé par le jeune Alexandre :
– Pâpâ, on est des gars de moulin, on connaît ça. Si le diable a ses outils, on a les nôtres, on sait comment les manœuvrer pi y faut s’en servir !
Tous ont à peu près compris où veut en venir le garçon, cela devenant plus clair au fur et à mesure. Du reste, lors de son entretien avec l’abbé Chénard, le même développement d’idées a traversé l’esprit d’Edmond, le curé lui ayant toutefois recommandé de ne rien dire. Et là, sans même qu’il n’ait auparavant ébauché son plan à ses proches, son fils cadet émet une opinion penchant dans le même sens, de quoi conforter encore plus Edmond à l’endroit de l’offensive à adopter. Ainsi, jusqu’à bien après minuit passé, l’équipe Dubord/Duval fignole son programme d’attaque. Le hic, comme ils en conviennent eux-mêmes par intermittences, c’est qu’il est bien difficile de se battre face à un adversaire qui ne peut se voir et, dans leur cas, qui ne peut s’entendre. Des désavantages certains, ils en sont conscients, surtout lorsque dans la bataille, l’adversaire est rusé, impitoyable et hypocrite. Et Satan, un rival de taille, l’ennemi par excellence, a tous ces qualificatifs et bien d’autres atouts sournois dans sa manche. Au moment d’aller dormir, tout est donc en place, leur stratégie d’assaut bien structurée, du moins l’espèrent-ils puisqu’ils ignorent si les acolytes de Satan – peut-être lui-même – sont à l’écoute ou non.
S’ils avaient su que le Malin était trop bien occupé à déclencher ses malicieuses forces un peu partout dans les camps, cabanes et maisons de la paroisse en utilisant avec délectation l’âme d’Edward Smith. S’ils avaient su que le Tentateur, dans sa très grande vanité, n’avait pas du tout l’intention de perdre une miette d’ampleur dans la voix manipulée pour aller intercepter une causerie évaluée anodine par ses antennes. S’ils avaient su que le Prince des ténèbres, prétentieux à s’en faire rouler la queue d’aise, ne prévoyait pas non plus déléguer quelques-uns de ses suppôts pour aller espionner cinq miséreuses punaises. S’ils avaient su que, de toute manière, cela dépassait son pouvoir parce que des anges de Dieu veillaient sur eux. Bien, s’ils avaient su tout cela, ils auraient probablement mieux dormi, mais hélas ! il n’en était rien lorsque vint l’instant pour les membres du clan Dubord/Duval de fermer les yeux.
Toute la nuit, l’ignoble voix demeura agressive et impassible face à tous les « Ta gueule ! » criés par la plupart des colons. Ainsi, l’abbé Chénard dormit très mal, son corps continuellement secoué par d’horribles cauchemars dont faisait partie la voix. Thaddée Mercier, même s’il avait affirmé à ses amis plus tôt dans la journée « n’avoir jamais été empêché de dormir par les Smith », descendit travailler à sa boutique au beau milieu de la nuit, incapable de fermer les yeux à cause de la voix. Trefflée Michaud sortit dehors pour tirer deux coups de fusil au ciel. Quelques-uns se cognèrent la tête sur les murs, quelques autres se soûlèrent de bagosse, plusieurs chantèrent pour enterrer la voix, certains firent même fondre de la cire à chandelle pour se la mettre dans les oreilles sans grand résultat, mais nombreux ont été ceux qui s’agenouillèrent pour prier. Bref, tous les habitants ne dormirent à peu près pas, au grand plaisir du manipulateur de la voix.
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Mercredi le 4 avril 1923, début d’avant-midi.
Au petit matin, Edmond Duval et ses fils, après avoir avalé le copieux déjeuner préparé par Belloni Dubord, étudient déjà leur tactique autour du poêle à bois. Leur sommeil a été léger, mais la voix n’y a été pour rien, puisqu’ils ne l’ont toujours pas entendue.
– Je r’viens toujours à ça, mais le gros problème de notre affaire pâpâ, observe Aimé, âgé de 24 ans et le plus vieux des trois fils présents, c’est de savoir quand manœuvrer… Nous, on ne l’entend pas la voix pi si y faut agir en même temps…
– Pi si on peut pas dire à personne de nous avertir quand elle braille, remarque à son tour Joseph, un an de moins qu’Aimé, ben on peut y passer des jours pi des jours pi rater notre coup…
– Hier, j’ai vu plusieurs fois la réaction de l’abbé Chénard quand la voix se manifestait, explique Edmond. Il devient blêmette tout d’un coup, mais ça ne dure pas longtemps... Je pense que je saurai deviner quand la voix tonnera, mais pour ça, il faut qu’il vienne avec nous. De toute façon, il m’a bien dit : « Faites-moi signe… le Seigneur me guidera. »
– Aucun danger ? intervient Belloni. Il ne faudrait pas risquer…
– Non, non aucun, je pense… juge Edmond. En tout cas, ça peut pas être pire que l’enfer qu’il endure en ce moment.
– Je vais quand même demander à quelques hommes de nous accompagner, ce ne sera peut-être pas de trop… François Morin, Louis Lessard, Thaddée Mercier, « Pit » Boucher, Ferdinand Fournier pi tous les autres qui voudront v’nir… conseille Belloni, pipe au bec. Ma douce Delvina sera avec nous aussi… En rêves, elle m’a dit que « Moi seul, Belloni Dubord, est en mesure d’aider le curé », mais peut-être qu’elle s’est trompée un peu… Sans vous, jamais je n’aurais été capable d’imaginer un pareil plan. Mais je me demande une chose Edmond, étant donné que le curé pi tous les colons icitte, sauf nous, entendent la voix, ne serait-il pas préférable qu’ils soient tous présents au moment de…
– Je ne sais pas trop, confesse Edmond, apparemment toujours méfiant de l’éventuelle capacité de la voix à les écouter. C’est pourquoi il s’est pressé de couper la parole à son ami. Mais je sais qu’on n’a pas le temps de faire circuler la nouvelle avant dîner pi notre vieil ennemi peut trouver ça louche… Faisons comme on a dit pi on recommencera s’il le faut !
– Le petit moulin d’Exélius Lemieux va vraiment faire l’affaire, tu penses Edmond ?
– Si sa grande scie tourne aussi vite que la mienne, si on peut être capable de la faire siler aussi fort, je peux te garantir qu’à trois heures après-midi mon cher Belloni, ton curé pi tes amis seront débarrassés pour toujours de cette mosus voix !
« Reste à voir ! » aurait sans aucun doute répondu l’arrogant Satan s’il lui avait été permis d’entendre la voix d’Edmond Duval. « À chacun son tour d’être agacé par une voix ! » lui aurait vraisemblablement répliqué l’abbé Philippe Chénard d’un grand sourire pointu, s’il avait eu la chance de voir le Malin en train de se gratter les cornes en signe d’exaspération.
Et une entité entre les deux aurait pu tout aussi bien dire : « Rira bien qui rira le dernier ! »
SEPTIÈME ÉPISODE: L’UNION FAIT LA FORCE
Mercredi le 4 avril 1923, début d’avant-midi, peu avant la messe.
Les frères Deschênes, Jean-Baptiste et Émile, n’ont jamais entendu la voix, pas plus que les autres bûcherons des chantiers du Père Poulin, la diabolique manifestation ne semblant pas vouloir s’étendre jusqu’aux confins sud-ouest du Canton Chabot. La veille, le Père Poulin avait remercié tous ses employés par le biais de leur dernière paye en leur précisant qu’il fermait ses chantiers jusqu’au prochain automne et en leur souhaitant bonne chance pour se dénicher du travail ailleurs. Jean-Baptiste, qui suit les années comme on dit, aura bientôt 23 ans et il est toujours célibataire parce qu’il est un peu gêné d’avouer son amour à la nièce d’Edmond Duval, la belle Alice. Qui plus est, à treize ans, il trouve qu’elle n’est pas encore assez mûre pour lui. Émile, pour sa part, fêtera ses 18 ans au mois de décembre et il n’est pas pressé de se marier même si la charmante Éva Soucy, qui habite dans la maison voisine de celle de ses parents à Saint-Alexandre, commence drôlement à lui plaire. Toujours est-il qu’après la dernière nuit passée dans leur camp de batch, les frères Deschênes ont finalement décidé, sur le chemin cahoteux de l’étroite traverse du Rang Huit, de tourner vers le village de Saint-Athanase pour faire halte au magasin général d’Ernest Gagnon afin de se procurer quelques victuailles qu’ils pourront dévorer promptement car ils sont plus qu’affamés. Le cheval, qui tire une petite traîne à peine plus confortable qu’une sleigh, appartient à Jean-Baptiste, qui veut repartir dans la même journée vers sa paroisse natale, le plaisir secret de revoir la jeune et jolie Alice commençant sans doute à le démanger après cinq long mois passés à travers bois. Émile, de son côté, est désireux d’allonger un peu plus sa paye, du moins jusqu’à la fonte complète des neiges. Par conséquent, ayant entendu dire à travers les branches que Tom « la Masse » engage toujours des hommes pour bûcher dans ses chantiers situés presque à la frontière des Cantons Painchaud et Woodbridge, il propose à son frère aîné alors qu’ils sont à quelques museaux de cheval de la boutique de forge de Thaddée Mercier :
– Y’est encore ben de bonne heure Baptiste… Pourquoi ne pas en profiter pour aller à messe ? C’est p’t’être vrai que Tom « la Masse » engage encore pi p’t’être ben qui y’en a qui vont à messe qui sont au courant… Si j’peux réussir à m’placer ailleurs, j’vais rester par icitte…
– Ouais, ben j’dirais pas non à une bonne messe, ça commence à faire ben longtemps ! Même si monsieur l’curé vient dans les chantiers, c’est pas pareil… répond Jean-Baptiste. Et pi, qui sait ? P’t’être ben que Belloni Dubord est r’venu pi qu’y s’est enfin décidé à vendre… Mais, tout de suite après la messe, j’te jure qu’avec ou sans toé, je r’pars à Saint-Alexandre !
Une trentaine de minutes avant le début de la messe, les frères Deschênes se retrouvent donc seuls dans la cour de la chapelle, l’abbé Chénard étant probablement déjà à l’intérieur, pensent-ils. Puis, petit à petit, ils voient approcher les colons, à pied et à cheval, qui arrivent de toutes les directions. Au moment où ils discutent avec Thaddée Mercier et Ernest Gagnon, les Deschênes aperçoivent une grosse voiture, ayant à son bord cinq passagers, qui vient s’arrêter à quelques pieds de leur traîne. Quelle n’est pas leur surprise de reconnaître plusieurs membres de la famille Edmond Duval ! De vieilles connaissances de Saint-Alexandre, de bons amis de la famille Deschênes aussi. Par contre, le cinquième homme, le costaud à la longue barbe blanche, ils ne le connaissent pas, mais ils seront ravis plus tard d’apprendre qu’il s’agit de Belloni Dubord, ce colon récemment veuf qui, de l’avis même de l’abbé Chénard, serait peut-être tenté de vendre les deux lots qu’il possède côte à côte au Rang Six Est.
Après les salutations d’usage et les cordiales poignées de main, ils se renseignent les uns des autres quant à leur présence à Saint-Athanase tandis que Thaddée et Ernest vont rejoindre le groupe formé par François Morin, Ferdinand Fournier, « Pit » Boucher et plusieurs autres colons, qui jasent sur la galerie de la chapelle.
– Comme ça, insiste plus fort Jean-Baptiste pour être bien entendu par les membres des deux clans à travers le brouhaha des conversations, si j’ai bien compris, vous voulez v’nir ouvrir un moulin plus gros par icitte monsieur Duval ? Si monsieur Dubord veut ben nous vendre ses lots, p’t’être ben qu’on viendra s’installer icitte nous autres aussi !
Le robuste colon, paraissant être un vrai bon bonhomme aux yeux de Jean-Baptiste, sourit à travers sa barbe fournie. Belloni pose sa lourde main sur l’épaule du bûcheron et s’exclame :
– La patience mon gars ! Vos vœux s’réaliseront p’t’être ben plus vite qu’vous pensez !
– Voilà qui règle not’ problème… intervient soudainement Émile. Si monsieur Duval, comme y nous l’a dit, reste jusqu’à d’main, j’descendrai à Saint-Alexandre avec eux pour le cas où j’trouve pas d’autre job aujourd’hui. Avez-vous assez d’place dans la voiture monsieur Duval ?
– C’est pas 150 livres de plus qui vont ralentir nos vaillants chevaux Ti-Mil ! On a des troubles pas mal plus graves que ça à régler aujourd’hui… réplique Edmond. Je vous raconterai tout ça betôt… Mais avant, puisque tu r’pars à Saint-Alexandre après la messe Baptiste, peux-tu aller avertir ma belle Paméla que tout va bien, qu’on r’viendra demain ou après-demain ? Étant donné qu’on devait r’venir dans la même journée, elle doit s’faire du mauvais sang ma pauvre femme !
– Pour sûr monsieur Duval ! J’irai en tout premier lieu…le rassure Jean-Baptiste. Mais dites-nous donc, c’est quoi qui vous tracasse tant aujourd’hui ?
Et pendant les dix minutes suivantes, Edmond et Belloni – les frères Duval glissant quelques observations pertinentes ici et là – racontent ce qu’ils savent de l’histoire Smith, père et fils, et de la fameuse voix qui vient tourmenter les colons depuis la nuit qui a précédé le mariage d’Ernest Hébert et d’Odélie St-Hilaire dit « Lessard ».
– Une raison de plus pour moé d’rester ! s’écrie Émile. Si j’me place pas ailleurs, au moins j’pourrai aider ces courageux colons…
– Mais moé, j’pars pareil ! lance Jean-Baptiste. D’autant plus que j’ai une commission à faire pour monsieur Duval… ajoute-t-il plus sagement, pour ne pas se sentir trop coupable d’ainsi abandonner son frère et ses amis.
– Allez, allez mes braves ! s’excite Belloni, constatant qu’ils sont tout à coup seuls à l’extérieur. Y faut entrer sinon monsieur l’curé va commencer sa messe sans nous !
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Mercredi le 4 avril 1923, en avant-midi, pendant et peu après la messe.
Le sermon de l’abbé Philippe Chénard est inhabituellement très très long, presque trente-cinq minutes, de telle sorte que la messe se termine après la première moitié de l’avant-midi. Bien que la voix s’infiltre à plusieurs reprises à travers les murs de la chapelle – les Duval, Belloni Dubord et les Deschênes ne la distinguent toujours pas, mais savent qu’elle vibre à cause des nombreuses réactions anormales des colons –, ce n’est pas directement elle la responsable du prolongement de l’homélie du prêtre puisque ce dernier ne semble pas en tenir compte ou peut-être ne « l’entend-il carrément plus » selon les pensées de plusieurs femmes et hommes, qui eux la perçoivent toujours parfaitement et tournent la tête instantanément vers les portes battantes chaque fois qu’elle rugit.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni les Déchennnnes qui vont empêcher çâ ! »
L’abbé Chénard reçoit toujours les ondes négatives de son ennemi Satan, mais dès son réveil ce matin-là, il a choisi de combiner deux mots : « ignorance et action ». Il s’est donc dit qu’il est dorénavant temps « d’ignorer la voix et d’agir dans les plus brefs délais ». En outre, au moment de commencer sa longue prêche, il sait que Belloni, Edmond et ses fils, peut-être même les Deschênes qui assistent à la messe, l’aideront à faire revenir la paix dans les âmes de ses fidèles ouailles.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni les Déchennnnes qui vont empêcher çâ ! »
–…et rappelez-vous mes chers frères, continue à discourir l’abbé Chénard au-dessus de la voix qui résonne pourtant brutalement à ses oreilles, que Satan, le Prince des ténèbres, ce manipulateur et ce calomniateur, prend un vilain plaisir à nous égarer. Il faut demeurer alertes, suivre le chemin que nous a tracé Notre Seigneur Jésus-Christ et ne pas prendre les raccourcis que tente de nous faire emprunter le Malin parce que les chemins tortueux qu’il nous propose ne peuvent mener que tout droit aux enfers. Gardez-vous de l’écouter ! renchérit plus énergiquement l’abbé Chénard, demeurant concentré malgré les multiples interventions de la voix. Je vous exhorte à rester éveillés et vigilants, sachez ignorer les manifestations du Tentateur car elles n’ont qu’un but : vous entraîner avec lui à sa perte. La semence du mal est son objectif premier, ne le laissez pas en faire une belle moisson. Seule la solidarité entre nous, jumelée à nos actions dans une heureuse union pour le bien sauront vaincre les affronts qu’il nous fait depuis plusieurs jours. Souvenez-vous enfin, mes frères, des paroles de notre Seigneur qui s’est sacrifié pour nous, de son message d’espoir et de sa sincère invitation à prendre place dans le grand Royaume de Dieu. Là est le véritable rendez-vous mes frères !
À la conclusion de son sermon, l’abbé Chénard n’espère qu’une chose : que ses auditeurs ont compris, en dépit de l’insolence de la voix, le sens caché de son message parce qu’il n’a pu le formuler trop clairement, son ennemi juré risquant de l’intercepter au passage. Le « rendez-vous » en question, pour l’instant, se tiendra dans le monde des vivants et très bientôt, soit après-dîner au moulin à scie d’Exélius Lemieux. Si le curé sait tout ça, c’est qu’il a entendu une autre voix, autrement plus réconfortante, celle d’un ange, qui est venu l’informer et le conseiller pendant qu’il déjeunait. Au moment de prononcer l’attendu « Ite missa est », le desservant souhaite donc juste que ses fidèles conserveront dans leur mémoire trois mots-clés : « rendez-vous », « solidarité » et « union ». Le reste dépendra de leur capacité « à ignorer et à agir » ainsi que du plan élaboré par Belloni, Edmond et ses fils, possiblement par les Deschênes aussi. Présentement, l’abbé Chénard est convaincu d’une seule chose, et c’est à ça qu’il songe depuis la fin de la messe: « Dieu l’accompagnera jusqu’au terme de sa pénible mission. Quoi qu’il advienne, Il sera là avec ses colons et lui. »
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni les Déchennnnes qui vont empêcher çâ ! »
– Quelqu’un m’a-t-il parlé ? questionne le curé alors qu’il est seul dans la chapelle. Non, ça ne doit pas, il n’y a plus personne ici… Ignorance et action, ignorance et action, répète le prêtre d’un ton moqueur en affichant son petit sourire pointu.
« J’t’ai pârrrlé rrrobe noirrre ! J’t’ai pârrrlé rrrobe noirrre ! Tu peux pâs ne pâs m’entendrrrre ! Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni les Déchennnnes qui vont empêcher çâ ! »
– Ignorance et action, ignorance et action, ne cesse de chuchoter l’abbé Chénard en refermant la porte de la chapelle. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas eu si faim, aussi hâte-t-il le pas en direction du presbytère où il avalera goulûment le savoureux ragoût de pattes de cochon préparé la veille par Rose, la femme de Thaddée Mercier. Le desservant aura besoin de toutes ses forces car il sait que l’heure de la libération approche et qu’il sera l’un des principaux acteurs de son dénouement. « Pas question de sieste après-midi… » marmonne-t-il en commençant à s’empiffrer du délicieux ragoût.
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Mercredi le 4 avril 1923, heure du dîner.
Il y a belle lurette qu’il n’y a pas eu tant de convives dans la grande maison de Belloni Dubord. En plus des Duval et d’Émile Deschênes – Jean-Baptiste étant effectivement reparti vers Saint-Alexandre après avoir vite mastiqué quelques tranches de pain beurrées de graisse de rôt chez Belloni –, on retrouve Théophile Boucher et ses fils Georges, Alphonse et David, celui-ci n’étant qu’à quelques mois de célébrer son treizième anniversaire de naissance. Ils sont arrivés au magasin général d’Ernest Gagnon peu après la fin de la messe alors que Belloni faisait des emplettes pour compléter le dîner. Reconnaissant Théophile, avec qui il avait fait des affaires il y a déjà plusieurs années, Belloni l’invita avec les siens à se joindre à eux. Tout en mangeant, Théophile, âgé de 45 ans, raconte qu’un grand malheur vient de s’abattre sur sa famille : leur maison de Saint-Cyprien a été ravagée par un terrible incendie, les laissant sans toit et avec pas grand-chose de plus que ce qu’ils ont sur le dos. Son épouse, Arthémise, est demeurée là-bas, chez de la parenté, avec l’aîné, Charles-Eugène, et leurs six autres enfants, en attendant que Théophile trouve une nouvelle terre d’accueil pour sa famille puisque, n’ayant plus rien, ils ont décidé de changer complètement de paysage. Ayant entendu parler que le gouvernement donnait des terres à ceux désireux de devenir colons à Saint-Athanase, Théophile et ses fils ont entrepris leur long voyage au début de l’après-midi de la veille, ayant dormi la nuit passée à la belle étoile autour d’un feu à travers les bois d’un rang entre Saint-Antonin et Saint-Alexandre.
– Mosus ! C’est pratiquement che’nous ça, hein Ti-Mil ? observe Edmond. L’monde est p’tit des fois… Vous auriez pu aller cogner à n’importe quelle porte pour passer la nuite, les gens sont accueillants par che’nous !
– Vous pouvez loger icitte aussi longtemps qu’vous voudrez, enchaîne Belloni en allumant sa pipe alors que tous ont fini de dîner. Prenez l’temps d’voir, Tofile, y’a des belles terres dans toué rangs. Mais j’y pense, p’t’être ben qu’mon fils Olivier s’rait vendeux… Y lui reste que’ques maisons pi des lots pi j’ai ben l’impression qu’y va s’en aller avec sa famille pas plus tard qu’au début de l’été. J’irai avec vous l’voir à soir à cause qu’après-midi, on a une grosse corvée à faire !
– Merci Belloni, t’es toujours aussi smatte ! répond Théophile. Si c’est une grosse patente, on peut p’t’être ben vous aider, on a de bons bras !
Au cours des minutes suivantes, encore une fois, Belloni, Edmond et ses fils narrent l’histoire Smith à de nouveaux arrivants, qui ne savent absolument rien ni des deux personnages, ni de la voix ni de son écho.
– Ça fait curieux d’penser qu’on devient de plus en plus nombreux à ne pas entendre c’te damnée voix… souligne Joseph Duval.
– Ouais, ça peut p’t’être ben devenir un avantage pour nous autres… complète son frère Aimé.
– Si seulement y’avait des poteaux de téléphone plantés, on aurait p’t’être ben eu un ben meilleur plan pour faire disparaître c’t’épouvantable voix, hein Alexandre ? lâche Edmond à l’endroit de son benjamin, qui se contente d’afficher un large sourire en guise de réponse. Si on s’en vient ben vite par icitte, j’vais en parler à monsieur l’curé… Ça s’rait pas d’trop d’avoir l’téléphone dans une paroisse si isolée à travers bois, conclut Edmond en pompant à son tour sa pipe.
– C’est ben beau tout ça, mais y’est grand temps de s’accoutrer pour not’ job ! signale Belloni.
– En toué cas, s’exprime à son tour Émile, bien silencieux jusque-là, c’est une ben belle maison que vous avez monsieur Dubord. J’vous jure qu’un jour, j’vais rester icitte pi que j’aurai une belle grande famille ! achève-t-il en calant son casque de bûcheron sur ses oreilles.
– On verra ben ça mon Ti-Mil ! rétorque le colosse colon en s’esclaffant.
– On a décidé d’aller vous aider, annonce Théophile. Pi en même temps, ça va nous faire voir un autre coin d’la paroisse pi nous faire connaître d’autres colons…
– À la bonne heure ! chante presque Belloni. Allez mes amis, l’moment d’vérité approche !
Sur ce, les huit hommes et les deux garçons descendent les marches de la galerie de la maison de Belloni Dubord pour se rendre à leurs attelages, qu’ils dirigent dès lors vers le moulin d’Exélius Lemieux.
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Mercredi le 4 avril 1923, peu après-dîner.
Peu après le passage du clan Dubord/Duval/Deschênes/Boucher sur le parcours qu’il doit emprunter pour se rendre au moulin choisi, il y a de l’activité, intense et peu commune, sur tous les chemins de la jeune paroisse, tant au village que dans les rangs. Ainsi, à bord de la voiture que mène Thaddée Mercier, il y a Rose, son épouse, de même que son beau-frère, Ernest Gagnon, accompagné de sa femme, Alice ; le magasin général étant gardé, cet après-midi, par Liane et Rita, leurs filles. Lucienne Mercier, très responsable pour ses cinq ans, est pour sa part restée à la maison pour surveiller ses cadets. D’ailleurs, elle aime bien entendre dire « qu’elle est une grande fille maintenant ! ». Quelques centaines de pieds devant leur voiture, à la croisée du village, ils aperçoivent celle de François Morin et constatent que son épouse Maria, même enceinte, est à ses côtés. Le jeune Émile et la petite Jeanne sont derrière eux et font de grands signes des deux mains dans leur direction. C’est Germaine, allant sur ses dix ans et la troisième enfant de la famille Morin, qui, n’étant pas allée à l’école aujourd’hui, veille sur Léopold. Thaddée et les siens ignorent cependant qu’à quelques acres derrière eux, plusieurs autres traîneaux ou voitures les suivent. Les Fournier, les Ouellet, les Lafrance, Louis Lessard et Paul Bolduc sont notamment du nombre. Puis, alors qu’ils tournent le coin, ils distinguent d’autres attelages venant du Rang Six Ouest : les Hébert, les Daniel, les Thibault et les frères Dubord. Ces derniers ayant à leur tour viré le coin du village en direction du nord et du Rang Quatre, d’autres voitures et traîneaux leur emboîtent le pas : les Lévesque, les Sirois et des dizaines de bûcherons qui débouchent du Rang Huit. À peine tous ces attelages ont-ils franchi le coin du Rang Quatre que d’autres colons, Wilfrid Lemieux, les Langlais, les Michaud ainsi que les frères Boucher, « Pit » et Alexis, tous des habitants de ce rang, les talonnent dans la première pente du chemin, devenu plus que raboteux à cause du printemps, qui mène à la Gare Picard. C’est au bas de cette côte qu’est leur destination finale, c’est là que se trouve le moulin d’Exélius Lemieux.
Curieusement ou non, hypnotisés ou non, tous semblent avoir subitement affaire à ce moulin à scie sans trop savoir pourquoi, bien qu’ils devinent que ce rendez-vous a un étroit rapport avec les indésirables Smith. Tout cela à cause de la voix angélique – la même qu’a entendue l’abbé Chénard, qui ne sait toutefois pas qu’elle a aussi conseillé ses colons. Une petite voix mélodieuse, que les colons ont perçue après la messe à travers d’autres lamentations surgissant d’outre-tombe, les invitant à se rendre à cet endroit immédiatement après-dîner.
Mais ce n’est pas tout… Plusieurs cultivateurs habitant les rangs de Saint-Éleuthère, près des frontières avec Saint-Athanase, mènent eux aussi des attelages vers ce même lieu. Les Marchand, les Gagné, les Landry, les Bérubé, les Sirois, les Michaud, entre autres, freinant leurs chevaux dans la cour du moulin moins d’une quinzaine de minutes après les derniers arrivants. Ils ont eu vent des problèmes de leurs voisins de paroisse et, ayant de nombreux amis parmi eux, ils tiennent à venir les épauler.
Bref, en ces instants, si quelqu’un avait été perché sur un arbre à l’intersection du Rang Quatre et du chemin conduisant à la Gare Picard, il aurait pu croire qu’il s’agissait d’un cortège funèbre trottant vers un cimetière. Il aurait eu à moitié raison, il y a bien eu un mort, Edward Smith, mais son corps n’a jamais été retrouvé pour être mis dans un cercueil qu’on aurait, à son tour, placé à la tête de la procession. La mort est sans contredit présente, mais elle a revêtu une étrange chemise dont les manches sont tirées par deux entités : Satan, le pourvoyeur du mal, et Dieu, le protecteur du bien.
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Assez étonnamment, plus d’une heure avant l’arrivée des colons, bûcherons et habitants de Saint-Éleuthère – au moins cent quatre-vingts âmes au total – dans la cour du moulin, l’abbé Chénard a attelé son cheval pour le mener lui-même. « Foi de Philippe Chénard, j’en suis capable ! D’autant plus que j’ai autre chose à faire avant d’aller au moulin et pas question d’entraîner un autre colon avec moi. » s’est-il dit en endossant rapidement ses habits d’hiver, la dernière bouchée de ragoût dans le bec. « Ah ! qu’une bonne cigarette serait la bienvenue, mais je n’en ai pas… Mon Dieu, ne me laissez pas succomber à la tentation ! » songe-t-il encore alors qu’il dépasse le moulin d’Exélius Lemieux pour arrêter son cheval, moins d’un mille plus loin, près du camp en cendres de John Smith.
Pendant ses méditations du matin, le prêtre s’était souvenu d’une partie des insultes proférées par John Smith lors de la toute première rencontre, trop orageuse et violente au goût du desservant, entre les deux hommes : « J’aimerrrais ban voirrr za comment za z’débat un currré dans d’l’eau maudite ! », l’avait furieusement humilié Smith. « Il me faut un échantillon de cette eau et le bénir… Cela peut nous servir pour défaire le sort que John Smith nous a, délibérément ou non, jeté à ce moment-là. » avait réfléchi le curé peu après avoir fait ses prières.
L’abbé Chénard laisse son cheval à proximité des cendres et s’approche du bord du lac pratiquement tout calé, événement assez exceptionnel pour un début avril ici, mais ça, il ne s’en doute pas puisque c’est son premier printemps à Saint-Athanase. Le prêtre s’agenouille et déboutonne son manteau pour sortir une fiole d’une poche de sa soutane. Les glaces brisées se sont accumulées sur les rives et il n’est pas facile pour le curé d’en écarter quelques-unes pour y plonger son petit récipient de verre afin de l’emplir d’eau. De peine et de misère, il y parvient et dépose la fiole dans une poche de son manteau cette fois-ci. Soudain, au moment de remettre ses mitaines alors qu’il est toujours agenouillé, il voit quelque chose briller dans l’eau. Attiré par l’éclat, il replonge sa main droite dans les eaux froides. Sa manche se mouille aux trois-quarts, mais ça ne dérange nullement l’abbé Chénard, il a maintenant entre les doigts ce qu’il a discerné dans l’eau : un petit crucifix en argent ayant une extrémité en anneau où pend une ficelle cassée. Au-dessus de la tige transversale, des initiales sont gravées : E.D. « Ainsi donc, mon cher Edward, tu croyais malgré tout au Christ et en Dieu…» balbutie à voix haute le curé. Quiconque autre que lui aurait fait cette découverte, jamais il n’aurait fait le rapprochement avec les Smith. Mais lui, l’abbé Chénard, sait la vérité, étant sûrement la seule âme de tout le canton à connaître leur véritable nom de famille parce que John Smith, devenu un bien meilleur homme après la mort tragique de son fils, le lui a révélé en exigeant la promesse du secret en retour. « Quand a-t-il perdu cette croix ? Je ne le saurai probablement jamais et ce n’est pas si important, mais je suis persuadé, Dieu m’en est conseil, qu’elle appartient bien à Edward. Si elle était accrochée à son cou, c’est qu’il avait quand même un peu la foi. Une autre chose qui va nous servir… » marmotte encore le curé au moment de se relever, les mitaines sous le même bras. Une fois revenu à son cheval, il pose le crucifix sur le banc de la voiture, sort la fiole qu’il place au même endroit et se signe avant de commencer à bénir les deux objets. Cela fait, il rempoche la croix et la fiole, s’assoit en faisant claquer les cordeaux pour faire faire un demi-tour à son cheval et reprend son chemin en sens inverse pour retourner au moulin d’Exélius Lemieux. À travers le trot de son cheval, une brusque pensée turlupine l’esprit de l’abbé Chénard : « Il y a un bon petit bout de temps que je n’ai pas entendu l’infernale voix et son écho, non moins diabolique. »
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Mercredi le 4 avril 1923, début d’après-midi.
Dans la cour du moulin, on aurait pu entendre voler une mouche s’il y avait eu de ces insectes en cette saison. Hommes, femmes et enfants semblent patiemment attendre quelque chose qui tarde à se produire, n’osant même pas parler entre eux. Puis, tout à coup, un peu plus au nord, ils voient un cheval et une voiture sortir du grand croche du chemin menant à la Gare Picard. Quelques minutes plus tard, ils reconnaissent leur curé, réalisant enfin qu’il n’est pas parmi eux. Plusieurs, particulièrement ses plus proches colons, sont bien fiers de constater que l’abbé Chénard peut se débrouiller avec un cheval. « Mais d’où arrive-t-il donc ? » se questionnent secrètement plusieurs. Dans tous les cœurs, une chose est toutefois certaine : « Ils aiment ce prêtre et sont prêts à tous les sacrifices pour faire son bonheur. » Le voilà enfin qui vire dans la cour, aux grands applaudissements – de façon encore plus frénétique, si cela est possible, que lors de l’accueil de Belloni Dubord dans la chapelle l’autre jour – de tous les assistants, qui ne se privent pas pour briser le lourd silence afin d’acclamer le père spirituel de la colonie. L’abbé Chénard, quant à lui, n’est pas surpris outre mesure de découvrir tous ces gens, visages familiers ou inconnus, amassés dans la cour. « Dieu merci, le message a passé… » se murmure-t-il à l’instant d’être interrompu par la voix machiavélique :
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni Ti-Mil Déchennnnes, ni les Bouccchhher, ni les bûchrrrons, ni les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont empêcher çâ ! » (Cinq, dix… quinze fois.)
Voilà de quoi faire refroidir les ardeurs, mais il y a désormais trop d’individus qui n’entendent pas la voix, aussi les applaudissements et les clameurs ne diminuent-ils que de place en place. Cela semble contrarier fâcheusement la voix et l’écho, qui se remettent à beugler plus vigoureusement encore, se décuplant en vibrations, répétant et répétant leur rageur refrain alors que les colons la recevant de toute sa force se plaquent les mains sur les oreilles et se laissent tomber sur le sol enneigé en se contorsionnant tellement ils se sentent assourdis et étourdis. À travers les gémissements de supplication, nombreux d’entre eux souhaitent même « vouloir mourir sur le champ plutôt que d’endurer ça… » L’abbé Chénard résiste. Il monte sur le banc de sa voiture, qui est maintenant au centre de l’assemblée, tend les bras en croix, ayant dans une main la fiole d’eau, dans l’autre le crucifix, et se met à crier :
– Ignorez et agissez mes braves… Ignorez et agissez ! Ignorez et agissez ! Allez, c’est votre tour mes amis Dubord et Duval…
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Entre-temps, avant l’arrivée de l’abbé Chénard, avant même le pesant silence la précédant, les non-initiés, comme on peut les appeler, c’est-à-dire ceux qui n’entendent pas la voix, ont minutieusement travaillé. D’abord, Edmond et ses fils font le tour des installations pour vite se familiariser avec l’endroit et pour s’assurer que la machinerie convient à leur plan. Ensuite, Edmond obtient la permission du propriétaire des lieux, Exélius Lemieux, de couper le gros cèdre à l’est du moulin, qui a bien deux pieds de ceinture sur la souche ; ils ont besoin d’un tel tronc pour mener à bien leur besogne. Aimé Duval ayant d’abord pratiqué, à la hauteur de ses genoux, quelques entailles à la hache sur l’arbre pour qu’il tombe dans la direction voulue, Émile Deschênes et Alphonse Boucher s’installent à chaque extrémité d’un godendart pour abattre le gros cèdre en moins de temps qu’il n’en faut pour réciter le « Je crois en Dieu » et le « Notre Père ». Une fois l’arbre au repos dans la neige, plusieurs autres hommes le sectionnent en six billots de huit pieds pour ensuite les apporter sur les supports à l’ouverture de la grande scie. Puis, Edmond place ses fils, Joseph et Alexandre, au planeur, qui est sous leurs pieds, dans le soubassement du moulin. Lui-même, Edmond, se dirige à la grande scie où Aimé se poste à sa sortie pour écarter les croûtes. Enfin, au moment où les premiers applaudissements retentissent, tous les non-initiés sont parés et Edmond hurle l’ordre ultime :
– T’nez-vous tous prêts les boys pi souvenez-vous, y faut faire l’plus de bruit possible ! Que Dieu soit avec nous maintenant !
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L’inquiétude de la veille du clan Dubord/Duval de ne pas savoir exactement quand agir est vite dissipée lorsqu’ils voient tous ces pauvres bougres chanceler, s’écrouler au sol les mains sur les oreilles et se tordre de souffrance dans tous les sens. De telle sorte que, malgré le fait que les siens et lui n’entendent toujours pas la voix, Edmond sait avec certitude, avant même le signal de l’abbé Chénard, que la voix et son écho se déchaînent actuellement dans toute sa démoniaque puissance. Dans les instants qui suivent, tout se déroule rondement en moins de quinze minutes.
– …Allez, c’est votre tour mes amis Dubord et Duval…
Sur l’appel de l’abbé Chénard, Edmond démarre la grande scie, qui sille à la perfection, comme il l’avait espéré. Les dents mordent aussitôt le premier billot de cèdre, produisant à la fois le vacarme attendu et des madriers étant reçus à l’autre bout par Aimé, qui les achemine par une ouverture à la cave tout en éliminant les croûtes. Le planeur est déjà en marche et le bruit qu’il fait en déchirant les surfaces des madriers pour les égaliser vient s’ajouter au tintamarre de la grande scie. Mais, ce n’est pas assez aux oreilles d’Edmond, qui aperçoit toujours, à travers le trou du mur donnant sur la cour, les colons se convulser. Il pousse un autre billot et la grande scie croque à nouveau le bois. Malgré tout ce vrombissement, cela ne semble pas suffisant pour contrer la voix. Les Duval ne se découragent pas et multiplient leurs efforts, Émile Deschênes venant donner un coup de main à Aimé. Un court instant, Edmond lâche les manettes pour claquer des mains en direction de Belloni Dubord. Ce dernier saisit le message et invite Théophile Boucher et ses trois fils à le suivre vers les grandes portes coulissantes. Dehors, tous ont cessé d’applaudir, les colons au sol étant contraints de le faire depuis déjà un bon moment tandis que les non-initiés, médusés, sont paralysés sur place face au pitoyable spectacle que leur offre leurs amis du Canton Chabot. Puis, Théophile, Georges, Alphonse et David Boucher sautent dans la cour et se mettent à applaudir pour inciter les autres non-initiés à les imiter. Dans l’encadrement des grandes portes, Belloni fait la même chose. Enfin, les claquements de mains reprennent graduellement, accompagnés de cris tapageurs, pour se mêler au tumulte de la grande scie et du planeur. Néanmoins, la voix et l’écho persistent, l’atroce douleur des colons aussi. Tout ce tapage provoqué par les non-initiés n’atteint pas encore le volume nécessaire pour enterrer la voix et l’écho aux oreilles des colons. « L’sera-t-il jamais ? P’t’être nous sommes-nous trompés ? » s’interroge Belloni Dubord en frappant toujours des mains.
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… Et comme en écho : « Pi c’est pas Belloni Dubôrrrd ni Edmond Duvâââl, ni ses gars, ni Ti-Mil Déchennnnes, ni les Bouccchhher, ni les bûchrrrons, ni les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont empêcher çâ ! »
À la fin de cette autre ritournelle, l’abbé Chénard, toujours debout les bras en croix sur le banc de sa voiture, commence alors à débiter, son timbre chevauchant l’odieuse voix et son écho :
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Et automatiquement, comme en écho, Belloni Dubord ajoute en semblant deviner la réplique appropriée :
– Pi c’est l’abbé Chénard, Belloni Dubord, Edmond Duval pi ses gars, pi Ti-Mil Déchennnnes, pi les Bouccchhher, pi les bûchrrrons, pi les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont l’aider à reposer en paix !
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… » Et comme en écho : « Pi c’est pas Bel… »
L’abbé Chénard intercède encore, serrant fermement entre ses doigts la fiole d’eau et la croix d’Edward Smith :
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Et automatiquement, comme en écho, Belloni Dubord et les Duval ajoutent : « Pi c’est l’abbé Chénard, Belloni Dubord, Edmond Duval pi ses gars, pi Ti-Mil Déchennnnes, pi les Bouccchhher, pi les bûchrrrons, pi les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont l’aider à reposer en paix ! »
« Yab ! j’veux pas mourrrrir nâyé… » Et comme en écho : « Pi … »
La voix commence à perdre de l’intensité, l’écho s’étouffe presque. Le curé reprend :
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Et automatiquement, comme en écho, Belloni Dubord, les Duval, Émile Deschênes et les Boucher ajoutent : « Pi c’est l’abbé Chénard, Belloni Dubord, Edmond Duval pi ses gars, pi Ti-Mil Déchennnnes, pi les Bouccchhher, pi les bûchrrrons, pi les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont l’aider à reposer en paix ! »
Cinq, dix… quinze fois. Le combat entre le bien et le mal est fulgurant. Deux éclairs zèbrent le ciel, suivis d’un rare coup de tonnerre du printemps, qui explose au-dessus de leurs têtes pour venir jeter sa foudre dans un tas de brin de scie à proximité du moulin. Il ne s’écoule pas dix secondes que, pelles en mains, les Boucher, qui ont appris à détester le feu, lancent de la neige sur les flammes pour les noyer tout de suite.
« Yab ! j’veux pas… »
La voix faiblit de plus en plus, l’écho ayant complètement disparu tandis que, à travers tout le tohu-bohu du moulin, du planeur, des applaudissements et des cris, l’abbé Chénard et les camarades du bien continuent à psalmodier :
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Et automatiquement, comme en écho, Belloni Dubord, les Duval, Émile Deschênes, les Boucher et tous les autres non-initiés ajoutent : « Pi c’est l’abbé Chénard, Belloni Dubord, Edmond Duval pi ses gars, pi Ti-Mil Déchennnnes, pi les Bouccchhher, pi les bûchrrrons, pi les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre qui vont l’aider à reposer en paix ! »
Autre lutte qui se répète cinq, dix… quinze fois. Pas d’éclair, pas de tonnerre, juste un rayonnant soleil qui éblouit tous les visages. Au grand soulagement des alliés du bien, ils aperçoivent Thaddée Mercier, Ernest Gagnon, François Morin, « Pit » et Alexis Boucher, « Pit » Lafrance, Ferdinand Fournier, Polydore Langlais, leurs femmes, leurs enfants, et enfin tous les autres colons, se relever et se remettre à applaudir.
« Yab… »
Plus qu’un mot, ce n’est pas le temps d’abandonner, aussi l’abbé Chénard se dépêche-t-il, tout en lançant le contenu de la fiole à travers les membres de la foule, d’entonner encore :
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… Et automatiquement, comme en écho, Belloni Dubord, les Duval, Émile Deschênes, les Boucher, tous les autres non-initiés et tous les colons ajoutent : « Pi c’est l’abbé Chénard, Belloni Dubord, Edmond Duval pi ses gars, pi Ti-Mil Déchennnnes, pi les Bouccchhher, pi les bûchrrrons, pi les fârrrmiers d’Saint-Éleuthèrrrre, pi tous les collllons d’Saint-Athanase qui vont l’aider à reposer en paix ! » (Dix, vingt… trente-neuf fois.)
À la quarantième reprise, Belloni Dubord se précipite vers la voiture de l’abbé Chénard, monte sur le banc à ses côtés et ouvre les bras au ciel en implorant :
– L’heure est v’nue ma douce Delvina… Allez, c’est l’temps ma vieille amie, vient chercher l’âme d’Edward Smith et accompagne-la au Paradis comme s’y s’agissait d’ton prop’ fils. J’t’en conjure ma douce Delvina, tu dois faire qu’y repose en paix… N’oublie pas que j’t’aime ma belle !
– Mon Dieu, Edward Smith veut entrer dans votre Royaume… L’abbé Chénard cesse brusquement sa litanie, se rendant compte qu’il donne la réplique pour rien, il n’y a plus le souffle de la plus petite voix pour venir les relancer. Il fait un signe de la main à Edmond Duval, qui coupe le moteur de la grande scie, et Joseph Duval, quelques secondes plus tard, éteint celui du planeur. Progressivement, les applaudissements et les clameurs s’estompent pour faire place au verbiage cacophonique d’une foule normale.
Est-ce tout le bourdonnement, les invocations, une sorte d’exorcisme, la requête de Belloni auprès de sa bien-aimée défunte épouse, l’apport des non-initiés, tout cela à la fois ou autre chose encore, qui ont eu raison des forces invisibles du mal ? Tous les intervenants ne le sauront sans doute jamais, privilégiant une action, une version plutôt qu’une autre, lorsqu’ils raconteront plus tard les dessous des longues et désagréables péripéties des Smith. Cependant, au moins un homme connaît la vérité : l’abbé Chénard. Au fond de son âme, au moment de descendre de sa voiture, arborant son traditionnel petit sourire pointu au coin des lèvres, en quête d’une bonne cigarette roulée avec du tabac à pipe, marchant enfin vers ses colons en paix qu’il aime tant, vers ceux aussi, les non-initiés, qui les ont secondés et qu’il admire pour leur bravoure, l’abbé Chénard sait « que tous ces ingrédients ont été certes utiles séparément, mais que c’est leur mélange qui a conçu la recette miracle pour triompher du mal. Une recette se résumant en un seul mot : solidarité ». Et c’est sur la base de cette solidarité que débute la véritable histoire de Saint-Athanase, laissant dans le passé, sans forcément l’oublier, celle des Smith, père et fils, qui ont eu le front de copuler avec le Malin.
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Quarante minutes plus tard, à la troisième heure de l’après-midi, comme l’avait promis Edmond Duval, les mésaventures des Smith, de la voix et de son écho, sont donc réellement terminées, les croyants, ces partenaires pour la défense du bien, ayant remporté la bataille décisive. Le rassemblement commençant à se dissiper, chacun rentrant à sa maison ou à son camp le sourire fendu jusqu’aux oreilles en tapant amicalement sur l’épaule du voisin, deux jeunes hommes bavardent près d’un tas de bois en cage. Alphonse Sirois et Émile Deschênes se connaissent assez bien pour avoir travaillé ensemble dans les chantiers de Tom « la Masse » durant l’hiver 1922.
– Tabarnouche… ça l’air que tu t’cherches du boulot mon Ti-Mil ?
– Ouais, l’Père Poulin nous a renvoyés hier… Mais, j’aimerais ben ça gagner une poignée de piastres de plus !
– Ben calvette, ça adonne ben ! L’père a besoin d’un bon claireux à not’ moulin au Huit…
– Charchez pu mon Ti-Phonse, vous avez trouvé vot’ homme !
– Une calvâsse d’histoire qu’on vient d’vivre pareil, hein Ti-Mil ?
– Ouais, on pourra conter ça à nos jeunes plus tard ! C’est juste d’valeur que personne ne mette ça par écrit…
– Tabarnouche de calvette… Qui peut diviner Ti-Mil ? P’t’être ben qu’un de ces jours, un d’nos descendants prendra la peine d’coucher tout ça sur du papier !
– FIN –